Derrière le doc

Tous les mercredis soirs durant l'été, Hadja Lahbib laisse la parole aux documentaristes pour comprendre leur travail et arpente les coulisses d'un de leurs films.

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La Belgique francophone regorge de documentaristes de talent. On aime regarder leur travail. Mais encore faut-il comprendre la démarche qui se cache derrière. C’est justement ce que se propose d’élucider Hadja Lahbib en interrogeant les réalisateurs qui comptent en Fédération Wallonie-Bruxelles (au tour de Jérôme Le Maire ce mercredi à 22h15). Vingt minutes d’entretien découpées en quatre parties. Qu’est-ce qui motive ces réalisateurs à faire du documentaire et comment procèdent-ils pour restituer leur part de vérité? Par un arrêt sur image, on tente de déterminer à quel moment le film naît: «Dans les rushes, il y a souvent un moment décisif où l’on tient le noyau dur. Le film est là», dixit celle qui présente aussi le JT sur la Une. Enfin, on se projette dans les réalisations futures des auteurs.

Pourquoi ce choix des réalisateurs de documentaires?

Pour mettre en lumière tout un travail souvent réalisé dans l’ombre. On ne se doute pas des années de recherches, de repérage, d’écriture, qui précèdent parfois un documentaire de 52 minutes ou plus. C’est un sacerdoce. Pour son Regardoc, Anne Levy-Morelle est venue avec des pierres pour montrer que son documentaire était comme un objet que l’on polit. A force de le caresser elle en arrive à son essence. Tout ça est très poétique. Les documentaristes savent être des poètes de l’image. Les coulisses peuvent raconter des histoires magnifiques. Je pense à Nicolás Rincón Gille et son Noche herida (Nuit blessée) (le cinéaste belgo-colombien ne fait pas partie de la sélection Regardoc – ndlr), qui a décidé de faire un film sur un jeune couple. Il fait le repérage, remplit le dossier, obtient les subsides, et quand il retourne pour filmer, les jeunes gens ont disparu. Finalement il réalise un document sur une grand mère qui, à la mort de sa fille reprend l’éducation de ses trois petits-enfants. Elle va déployer une énergie extraordinaire pour les éduquer. Rincón Gille propose un très beau film avec en filigrane tous les problèmes de gangs, de narcotrafics en Colombie. On a un regard singulier sur le monde, sur des questions de société, avec un parti pris, qui est le contraire du travail journalistique. Certains documentaristes touchent à l’art contemporain et si on ne donne pas les clefs pour comprendre, beaucoup de choses peuvent passer au-dessus de la tête de celui qui regarde. Regardoc permet de donner des clefs de compréhension.

Quel a été le critère de sélection des documentaristes? Je suppose qu’il y en avait beaucoup au départ et qu’il a fallu choisir.

On a essayé d’avoir un bel éclectisme. On a respecté autant que possible la parité hommes–femmes et la diversité des documentaires. Certains sont plutôt dans l’enquête, d’autres dans la philosophie. Prenons Claudio Pazienza (dont l’interview sera diffusée le 25 juillet – ndlr), qui est anthropologue de formation, et qui propose un regard avec beaucoup de personnalité. On a des gens qui flirtent avec la fiction. Ils ne font pas des documentaires au sens classique du terme mais de véritables ovnis. On a eu envie d’explorer l’incroyable richesse que recèle le documentaire.

Pourquoi avoir circonscrit la sélection aux documentaristes de la Fédération Wallonie-Bruxelles?

Parce que ça n’existait pas. Dans Tout le Baz’art, je m’entretiens pendant quelques minutes avec un réalisateur avant de lancer un film. Chaque fois, j’ai envie de poursuivre la conversation. Et puis il y a un vivier de talents qui n’étaient pas mis en valeur. On s’est lancé. Les réalisateurs étaient partants et demandeurs. On a bien senti qu’on répondait aussi à une demande, à une envie. La plupart d’entre eux se rencontraient pendant les enregistrements. Ils nous remerciaient de leur donner cette occasion d’échanger, parce que c’est un métier solitaire. Contrairement au cinéma de fiction, ce ne sont pas de grosses équipes. Parfois ils montent, ils réalisent, ils tournent, ils prennent le son eux-mêmes, ce sont des hommes et des femmes-orchestres.

Qu’est-ce qui fait pour vous l’ADN du documentaire belge francophone?

Son originalité, sa créativité. Il y a un vent de liberté, on n’est pas cantonné dans des critères, dans un classicisme, c’est hors cadre. Comme le cinéma belge en général. On s’intéresse beaucoup à nos réalisateurs de fictions et moins aux réalisateurs de documentaires. Ils ont pourtant énormément de mérite parce que leur matière est plus difficile. Ils ne travaillent pas avec des comédiens qui sont à leur disposition. Là, c’est le réel, et le réel est difficile à cerner et à montrer. Il y a des films qui racontent la propre vie des documentaristes mais d’une façon tellement intéressante, avec tellement de talent que ce sont des petits bijoux. Ce sont plutôt des romans qu’ils nous livrent.

N’y a-t-il pas le risque d’un brouillage des frontières entre fiction et documentaire?

C’est personnellement ce qui m’intéresse dans le documentaire. Il n’y a pas de frontière en réalité. Tout est permis. Quand Claudio Pazienza dessine des sangliers en animation c’est extraordinaire. Ou, dans Archipel nitrate, quand il explique que le cinéma c’est comme de la gelée. Il fait un plat avec une tête pressée et il mélange les ingrédients. Une véritable recette de cuisine. C’est l’imagination au pouvoir.

Quelle est votre préférence parmi ces artistes?

(Rires.) J’ai des affinités mais pas de préférence. Ils sont tous formidables, très sincèrement. C’est comme choisir en littérature entre un bon polar et un roman classique, ou un roman basé sur un fait divers qui s’inspire de la réalité pour la réécrire. J’aime bien passer d’un genre à l’autre. Regardoc c’est le plaisir de découvrir des personnalités singulières, très attachantes, souvent hors normes.

Vous dites que ce sont des ovnis, que ce n’est pas du documentaire classique… Etant vous-même réalisatrice, comment vous situez-vous par rapport à ces gens-là?

Par moments je me sens l’une des leurs. Leurs réalisations font écho en moi. J’ai beaucoup de plaisir à faire ce travail parce que j’apprends énormément. Je dois visionner parfois une dizaine de documentaires par auteur. C’est à la fois beaucoup de temps mais aussi beaucoup de plaisir parce que ça m’amène à apprendre, à découvrir. Ce qui fait peut être la richesse de cette émission c’est qu’il y a un intérêt particulier de ma part. J’ai envie de comprendre comment ils ont fait, ce qui les a intéressés, comment ils ont procédé, combien de temps ils ont tourné, avec quel matériel, quelles ont été les difficultés.

Vous réfléchissez à une nouvelle réalisation?

Je suis en réflexion permanente. J’ai Tout le Baz’art, donc deux fois 26 minutes par mois puis l’interview d’un réalisateur. Maintenant il y a Regardoc, ainsi que le JT. Pour me lancer dans un documentaire, il faudrait que je dégage du temps mais j’ai quelques tiroirs pleins d’idées.

Pierre Poulain (st.)

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