ASMR, c’est quoi ces gens qui chuchotent ?

Ils murmurent dans des micros pour détendre des millions d'internautes. Plongée dans l'univers étrange de l'ASMR.

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Un feu de bois crépite, de l’eau clapote, les grillons chantent. Un frisson naît au sommet du crâne, descend le long de l’échine et se répand dans tout le corps, faisant se dresser chaque poil sur son passage. Ces sons rassurants, suivis d’une onde relaxante, c’est ce qu’on appelle l’ASMR (Autonomous Sensory Meridian response). En français, il pourrait se traduire par « réponse automatique des méridiens sensoriels. » A priori, c’est donc un stimulus olfactif, auditif, visuel ou autre, qui détend.

Sauf que, dans le monde fantastique de l’Internet participatif, le concept a évidemment été trituré, déformé par une communauté de fans, pour devenir une des plus étranges tendances que ces dernières années ont portées. Sur leur page Youtube, un nombre incalculable d’utilisateurs se filment lorsqu’ils tapotent des tables, se brossent les cheveux ou chuchotent dans des micros ultra-sensibles pour provoquer un « massage du cerveau ». Certains vont jusqu’à parler d’orgasme cérébral.

Les chaînes sont légion et « ASMR Darling » est leur grande gourou, en cumulant plus de 1.600.000 abonnés et 300.000.000 de vues. La jeune femme susurre, dans l’une de ses vidéos, qu’elle compte prendre soin de ses spectateurs puis caresse et embrasse son micro. Les vidéos ASMR « ambiance spa » cumulent les vues et, dans la section commentaires, les internautes avouent se faire un sauna imaginaire avant de dormir. Dans le casque, l’impression que tout cela se passe au creux même de nos oreilles.

Et puis, ça dérape

Une telle intrusion n’a pas le même effet chez tous les auditeurs. Entre dégoût et fascination, le phénomène intrigue malgré tout et est loin d’être un marché de niche. Puisque la communauté est vaste et que, à nouveau, nous sommes sur Internet, il donne lieu à toutes les dérives les plus absurdes. Le monde aurait été si beau, si cette pratique était restée un outil de détente ludique. Mais non. Il a fallu qu’il devienne le lieu d’expérimentation de bruits révulsants. Les mots ne peuvent décrire la sensation que procure l’écoute d’une jeune Coréenne gobant un poulpe vivant.

Le ressenti exact d’un léchage d’oreille est d’ailleurs rendu possible grâce à la technologie. S’adaptant instantanément au marché, une marque de micro a pris soin d’en confectionner un spécifique à l’enregistrement d’ASMR. Il prend la forme d’une paire d’oreilles à masser et qui rendra ensuite le touché le plus fidèlement possible, dans le casque. On n’arrête pas le progrès (mais ne devrions-nous pas ?).

Enfin et surtout, habités par leur passion, les adeptes de l’ASMR s’adonnent au jeu de rôle. Bienvenue dans leurs salons de massages, jardins zens ou autre lieux de détente, ils y mimeront le personnel. On a en revanche plus de mal à comprendre en quoi un passage sur le fauteuil du dentiste, de l’ophtalmologue ou du médecin prépare à un sommeil profond. Alors, quand il s’agit de mises en scène où un serial killer chuchote en agitant un couteau, c’est plutôt l’angoisse que la détente qui est suscitée.

Il y a de quoi satisfaire les publics les plus exigeants. Même les hommes attachés à une masculinité à l’ancienne, « fatigués des vidéos de femmes montrant ce qu’il y a dans leur sac à main », ont droit à leur propre vidéo (parodique). Le youtubeur Iggy M. Manley, chemise bûcheron sans manche et tatouages sur biceps, caresse objets virils et phalliques – canette de bière, pied de biche, clé à molette, visseuse ou manette de Playstation. Celles et ceux s’étant rêvés robots plutôt que mâles ont également l’opportunité de se détendre, lors d’une petite séance de réparation aux sonorités métalliques. On est loin du feu ronronnant mais on ne sait jamais.

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