François De Brigode: « Le net, Facebook, c’est le robinet ouvert et l’eau n’est pas filtrée »

En vingt ans de JT, il a vu le monde se lézarder, la société évoluer trop vite et - ce qui l’inquiète le plus - le second degré déserter les écrans. Regards d’un homme de médias sur son temps, qui est aussi le nôtre.

François De Brigode ©BelgaImage

Il est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps oublié sans François De Brigode nous contant l’avancée du monde. En deux décennies, le visage s’est affiné et le sourire du “présentateur préféré des Belges” est devenu rassurant pour une frange de la population habituée à suivre l’actualité sous le prisme du service public. Les cheveux, eux, semblent être restés coincés en 1997. Quant à la tête, tout va bien, merci.  

Qu’est-ce qui a le plus changé depuis vos débuts dans la manière de travailler ?

FRANÇOIS DE BRIGODE – C’est à la fois plus facile et plus difficile. On a beaucoup plus d’informations à notre disposition, et on est plus rapidement présents sur l’événement grâce aux moyens techniques. Mais on doit proposer quelque chose de différent de ce que les téléspectateurs du 19h30 ont appris par la radio, les tablettes. Ce qui nous apparaissait important le matin peut ne plus l’être le soir. Il faut interrompre des séquences en cours de fabrication ou réorienter les journalistes. Le journal télévisé reste un rendez-vous, une grand-messe – et un fournisseur de reportages sur le Net.

Quelle est la différence entre les journalistes obligés d’informer toujours plus vite et les blogueurs qui font de leur point de vue une info ?

C’est le risque aujourd’hui. Le net, Facebook c’est le robinet ouvert et l’eau n’est pas filtrée. Je suis un éternel optimiste donc je me dis que celui qui lit ses infos sur son smartphone va avoir envie d’aller voir d’autres sources d’information, mais ce sera une démarche essentiellement individuelle.

Quelles libertés les médias ont-ils gagnées ou perdues ?

Si on parle de la RTBF, je pense que, depuis plus de vingt ans, on a quand même perdu l’image de marque d’un grand pouvoir du monde politique sur les médias. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de pression mais elles se ressentent plutôt a posteriori. On a toujours triomphé de ça à la RTBF. On a un certain nombre de garde-fous qui font que j’ai l’impression de travailler avec une immense liberté de travail.

Ça c’est aussi l’œuvre du temps…

Oui, je n’ai pas la même personnalité que quand je suis entré à la RTBF en 85. J’ose espérer que mon professionnalisme est de temps en temps pris en compte. Quand vous avez accompli certains projets, vous êtes plus écouté que lorsque vous débarquiez avec du lait derrière les oreilles et qu’on pouvait vous dire “tais-toi gamin”.

Avez-vous déjà perdu votre objectivité ? 

J’ai toujours essayé de la garder, mais ça peut arriver, parce qu’on ressent de la compassion ou de la colère. De temps en temps on peut aussi se faire avoir. Mais c’est régulé par vos collègues – ou par le public aussi, pour utiliser un terme économique que je déteste.

Qu’est ce qui fait la différence entre un bon JT et un moins bon ?

Pour qu’un JT soit bon, il faut des reportages originaux (pas forcément dans l’actu chaude), il faut essayer d’avoir un scoop et espérer que l’information soit comprise de tout le monde. Il y a des jours où je suis plus en forme que d’autres et des moments où l’actualité n’est pas nécessairement porteuse. Mais c’est quand l’actualité n’est pas porteuse qu’on doit essayer d’avoir des sujets magazine qui sortent un peu de la norme…

Une séquence comme Le scan a sa place dans le JT ou mériterait un magazine ?

C’est un magazine d’enquête en soi mais les sujets ne nécessitent pas toujours un traitement de 52 minutes. On a pris ce risque avec beaucoup de retours positifs. On avait même pensé un moment – on a beaucoup d’idées – de faire une espèce de Lundi en prime avec un gros sujet, un invité… Ça verra peut-être le jour. Mais je vais être modeste: j’ai quand même remis plus de projets que je n’en ai vus aboutir.

Peut-on aller encore plus vite dans le traitement de l’information ?

Oui. Où que vous soyez dans le monde, vous pouvez être très rapidement présent sur un support, une antenne. Pas spécialement télé ou radio, ça peut être un Facebook Live. Facebook est une nouvelle antenne. Aujourd’hui on sait être présent partout, tout le temps, c’est une des richesses du métier. Tout en se disant qu’on ne peut pas tout mettre dans un JT qui fait 35-40 minutes, il faut faire des choix.

Si vous deviez arrêter, vous feriez quoi ?

Plein de choses! Je rêve de faire le tour du monde avec un appareil photo en bandoulière et d’aller à la rencontre de gens, de faits. Je suis passionné par Walker Evans et Anne Leibowitz. A la fin des années 70, début 80, elle a travaillé pour Rolling Stone et elle est allée partout aux Etats-Unis, dans les coins les plus reculés, montrer ce qu’on appelle la vraie vie. J’ai cette chance de croire que je pourrai faire d’autres choses. J’adore la photo, j’ai fait des expos. Mais ça je le fais à temps partiel en plus de mon job. J’ai tiré vingt super portraits des Stones à un concert récemment. Si on me propose de les suivre pendant un an pour faire des photos, je pense que je quitte le JT.

Vous vous dites optimiste, quels aspects positifs voyez-vous dans la société aujourd’hui ?

Quand j’observe les très jeunes autour de moi, je suis content de voir qu’ils regardent à 360 degrés. Ils ménagent du temps pour trouver d’autres points d’intérêt que le boulot et ne pensent pas à fonder une famille à 20 ans. Je n’ai pas abordé ma jeunesse professionnelle comme ils l’abordent aujourd’hui et d’une certaine manière, sur le long terme, ils sont gagnants. Ils prennent plus le temps d’appréhender les choses. On n’avait pas les Erasmus quand on était étudiant. Vous vouliez faire un week-end à Rome, ce n’était pas simple. Le monde aujourd’hui est plus ouvert aux jeunes. Si je devais repérer une erreur dans mon parcours, ce serait de ne pas avoir écouté le conseil de mon père, quand j’avais 20 ans et qu’il me disait “Voyage plus”. Je ne l’ai pas fait parce que j’ai eu la chance d’avoir du boulot très vite. J’ai rattrapé le goût du voyage plus tard mais j’aurais pu m’ouvrir davantage.

À l’inverse, qu’est-ce qui a été vraiment votre bonne décision ?

Avoir une base familiale et amicale restreinte mais solide, des points d’ancrage fidèle. J’ai développé d’autres relations au fil des années, mais j’ai la même base d’amis depuis que j’ai 12 ans. Je suis un peu comme un marin, j’aime voyager, prendre le large mais j’aime aussi retrouver les mêmes quand je rentre au port. Un jour on m’a demandé à quel animal je ressemblerais, j’ai dit un loup car je peux vivre en solitaire comme en meute. J’ai besoin des deux.

Pour découvrir l’entretien complet, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Reportage vidéo : Rafal Naczyk 
Montage : Valentin Duron 

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