Avec La bouse, l’humour est dans le pré

Be tv lâche La bouse, une série belge au ton vache qui, à défaut de viser un Emmy Award, participe à l’engouement des chaînes pour la production de fictions maison. C(h)ampagne! 

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Réjouissons-nous: il va falloir s’habituer à voir débarquer de nouvelles séries belges. Ce qu’on attend d’elles? Non pas qu’elles portent toutes le sceau du génie, mais qu’elles continuent, au minimum, à exister ici et ailleurs. On le sait: La trêve et Ennemi public ont ouvert une brèche, trouvant grâce aux yeux des poids lourds étrangers nommés France 2 ou TF1. Les saisons 2 sont en préparation pour chacune d’entre elles, et elles bénéficieront de 30 % de budget en plus. Mais si ces deux-là ont largement justifié leur armada de fans, elles restent façonnées pour les heures de grande écoute, évoluant sur des terrains relativement connus qui n’évitent pas les schémas scénaristiques vus et revus. À une époque où les séries occupent des pans entiers de grilles télé et affirment leur toute-puissance auprès des générations qui ne jurent plus que par Netflix et compagnie, l’enjeu est intact. Et il est de taille, puisque la Belgique – surtout côté sud, c’est une vieille habitude – a pris du retard. 

Deux exigences: des plumes et de l’audace

De prime abord, bien que la RTBF comme RTL soient aujourd’hui en pleine phase de questionnement et d’inévitables concessions budgétaires (la faute à TF1 et son arrivée sur notre marché publicitaire; les dégâts de l’ouragan seront bientôt plus que visibles), l’avenir n’est pas forcément noir pour les mordus de fictions made in Belgium. Les belles promesses se trouvent ci-jointes. Et dès cette semaine, c’est sur… Be tv que la riposte prend forme, à travers La bouse, une série en dix épisodes. Son décor: un bled au milieu des champs, où l’on suit les déboires de trois frangins qui ont a priori grandi dans une ferme mais qui, pourtant, semblent ne pas en connaître les us et coutumes. Et qui, du jour au lendemain, voient débouler une demoiselle célibataire, propre sur elle, qui jure par le bio, rien que le bio, et qui est convaincue d’avoir atterri dans le lieu idyllique pour vivre de carottes, de Compote – c’est le nom de son chien – et d’air frais. 

Une drache pas assez trash

Le format n’est pas courant: une petite vingtaine de minutes par épisode. Le ton, lui, est donné dès le générique chanté par GiedRé, artiste aux textes provoc’ et loufoques qui fredonne ici que “la campagne, c’est pas ce que tu crois”. Apparaissent ensuite les trois gaillards et leur look pastoral, qui sont en train de préparer, dans la cave clandestine de leur future voisine, des rillettes frelatées à base de cochons malades ou (presque) morts. Ça sent bon l’irrévérence, donc on signe. Les décors sont sciemment désuets sans être (trop) crasseux, tandis que la photographie joue sur le rustique et le criard sans être (trop) kitsch. Quand on sait que la majeure partie de la production est belge (le projet est coécrit et coréalisé par notre compatriote Charles Van Tieghem), on se dit que l’on va se promener à travers des prairies à l’ironie faussement bucolique, sous une bonne drache de vannes trash et absurdes. Surtout quand, de surcroît, on apprend que le tournage, qui s’est entièrement déroulé en Wallonie et a duré à peine 20 jours dans des conditions climatiques parfaitement exécrables…

La sauce prend donc plutôt bien: on sourit, on cerne assez vite les tempéraments des personnages, et les comédiens – Nicolas Martinez, Driss Ramdi, François Pain-Douzenel et Bérangère McNeese – jouent juste. Cette dernière, qui s’offre son premier rôle sur le petit écran après avoir été vue (notamment) dans le Eyjafjallajökull de Dany Boon, impose son dynamisme et sa tendre naïveté dans un monde où le mâle tire généralement la charrue. Pour l’effet bœuf, il faut néanmoins se résigner. Si on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, on aurait adoré que l’humidité ambiante s’abandonne à son sort. Que les dialogues soient peaufinés pour faire mouche à tous les coups. Que le personnage de la grand-mère, qui regarde du porno dans le premier épisode, soit mieux exploité au lieu d’être inutilement vulgaire. Que ce décor agricole retourne les clichés dans tous les sens, les déchiquette à la faux ou soit donné à manger aux sangliers pour mieux en faire ressortir les viscères. Parce que le potentiel est là, et bien là. Et parce que, oui, on est (déjà) devenu exigeants et qu’on a la furieuse envie que nos séries s’éloignent le plus loin possible, pour toujours et à jamais, d’Ingrid Chauvin ou de Camping Paradis. Qu’on ne nous réponde surtout pas qu’ici, en Belgique, c’est normal, on n’a pas le budget de HBO ou de la BBC: il suffit de plumes (on en a) et d’audace (on en a à revendre) pour qu’on fasse de chaque série tout le foin mérité. 

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