Sous le shock

Fuller filme la descente aux enfers d’un journaliste ambitieux et dessine le portrait d’une Amérique tarée.

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Johnny Barrett est bien décidé à remporter le prix Pulitzer. Il vendrait même père et mère pour y parvenir. Mais c’est sa personne qu’il met en jeu lorsqu’il enquête sur un crime commis dans un asile en s’y faisant interner. Admiré par Scorsese (qui picorera dans cet hallucinant Shock Corridor pour créer les images hantées de Shutter Island), Samuel Fuller est un cinéaste franc-tireur sur lequel va se cristalliser le cinéma libertaire du Nouveau Hollywood. En effet, dix ans avant tout le monde, il tire à vue sur le pouvoir de l’institution et sur le rêve américain sans tache. Shock Corridor, filmé comme une urgence, s’avère une plongée violente et dérangeante dans la mauvaise conscience de l’Amérique. Dans le couloir de promenade de l’asile, ce sont les exclus du système que le cinéaste filme comme un journaliste à sensation: de façon brute, sans filet, sans espoir où s’accrocher. On y voit un étudiant noir qui a perdu la boule à force de subir le racisme. Avec un humour très provocateur, Fuller mène le délire du jeune jusqu’à se prendre pour un chef suprématiste du Ku Klux Klan. Mais Barrett est confronté à d’autres visages de son pays, comme ce vétéran de la guerre de Corée, dont la mémoire se trompe de guerre et fait de lui un Confédéré. Ou ce scientifique retombé en enfance pour oublier qu’il avait été un artisan de la bombe atomique.

On ressent face à cette détresse brute la même ivresse tragique que Barrett, pourtant si sûr de lui (autre tare américaine), qui finit par craquer et sombrer: un orage agit comme métaphore de son cerveau grillé dans une scène inoubliable, à la fois oppressante et poétique. Avec une mise en scène magistrale, Fuller accompagne Barrett jusqu’au bout de sa folie. Jusqu’à le faire, dans une crise ultime, pointer du doigt le spectateur encore sous le choc de cette impressionnante vision d’une Amérique dégénérée.

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