Jacques Becker, ce cinéaste du réel

À cheval entre le film d’auteur et le cinéma commercial, Jacques Becker est l’un des plus grands réalisateurs français des années 50. La preuve par deux films ce soir sur Arte…  

photonews_10227145-001

Rare cinéaste reconnu à la fois par les Jeunes Turcs de la Nouvelle Vague (Truffaut utilise pour la première fois le terme “politique des auteurs” dans sa critique élogieuse du film Ali Baba et les quarante voleurs de Becker) et par un public amateur de divertissements, Jacques Becker a réussi l’exploit quasi inédit de remporter la palme d’or à Cannes en 1947 avec une comédie, Antoine et Antoinette. C’est dire si l’homme se fiche de ces querelles de spécialistes. En fait, pourtant longtemps assistant de Renoir, Becker déteste les “grands sujets”. Une seule chose l’intéresse: ses personnages (multiples si possible, comme dans Les rendez-vous de juillet où il portraiture avec méticulosité les illusions de la jeunesse parisienne d’après-guerre). Son cinéma est intimiste: aux grands drames de l’histoire, il préfère les rendez-vous modestes avec l’autre.

Ainsi de ce grand couturier à la mode de Falbalas, homme à femmes cynique qui va s’éprendre d’une belle (intense Micheline Presle) qui lui résiste. Dans la tradition de son cinéma réaliste (il ne jure que par l’authenticité), Becker filme l’activité de ruche de la maison de haute couture qu’il explore à la manière d’un documentaire. Sa caméra scrute les mains qui courent sur le taffetas et les frémissements soyeux des essayages. Plus encore que l’histoire, c’est la description réaliste et vivante du milieu et d’une époque qui passionne. Mais nous sommes dans un mélodrame grave, injustement mésestimé de son auteur. C’est aussi le portrait clinique d’un amour fou que le cinéaste nous livre. Jusqu’à sa conclusion, bouleversante et sublime.

C’est avec la même précision d’entomologiste que Becker investit l’univers carcéral avec Le trou. Un homme accusé d’avoir tenté de tuer sa femme se retrouve le compagnon de cellule de quatre autres qui préparent une évasion. Plus que la parole, c’est à nouveau le geste qui est mis à l’honneur dans le film, symbolisant ce travail de fourmi (des mains creusent le sable, frappent la pierre, manipulent des clés dans une chorégraphie millimétrée), mais aussi l’amitié virile, chère au scénariste Giovanni qui fut un vrai pensionnaire de la Santé. Avec une attention portée sur les plus infimes détails, Becker crée une authentique tension de film noir et réalise un jalon incontournable du film de prison. Il n’assistera malheureusement pas à la sortie de son ultime chef-d’œuvre: épuisé par une maladie rare, il s’éteint le 23 février 1960. Il avait 53 ans.  

Sur le même sujet
Plus d'actualité