« La télé a rendu la politique superficielle”

Et si le prochain président de la république française était élu au terme d’une émission de téléréalité ? L’ancien présentateur du JT, qui n’a pas sa langue dans sa poche, fait vivre ce scénario dans son dernier livre, Élysée Academy.

Bruno Masure ©Belga Image

C’est la grande idée du ministre des Finances, Michel Sapin, pour renflouer les caisses. Désormais, on se passera des campagnes coûteuses engloutissant des millions dans l’organisation du scrutin. On enferme les candidats dans un “Loft”, les Français votent par smartphone, et le tour est joué. Bruno Masure imagine tous les détails de cette révolution électorale: les habitués des plateaux comme Alain Minc et BHL réquisitionnés pour constituer un jury de sélection, le CSA dépassé par les événements mais ivre de son nouveau pouvoir, Nadine Morano repêchée par la chaîne après le casting, parce que c’est “un PMU à elle toute seule” et des politiciens perdus sans les notes de leurs conseillers en com. 

À quel point estimez-vous que votre scénario est fantaisiste ? 

BRUNO MASURE – Tous les indicateurs montrent que l’on va vers ce scénario-là. Il suffit de penser à Trump qui s’est fait connaître par la téléréalité et au succès des émissions de Karine Le Marchand…

Quel regard portez-vous justement sur Une ambition intime, cette émission de M6 qui présentait une interview ami-ami avec les candidats à l’élection présidentielle ?

B.M. – Le problème, ce n’est pas vraiment Karine Le Marchand, qui correspond au style de la chaîne, mais les hommes politiques eux-mêmes. Il y en a deux qui me posent particulièrement un problème. D’abord Fillon, qui a dit et répété qu’il ne mettrait jamais les pieds dans ce genre d’émission avec un raisonnement un peu stupide puisqu’il dit qu’il n’ira jamais chez Ruquier alors que c’est sûrement l’une des émissions où l’interview est la plus longue et où l’on fait le tour de la question. Et il est allé parler de ses sourcils avec la belle Karine. Ensuite, notre ami Mélenchon, qui n’a pas de mots assez durs pour dénigrer et dénoncer la politique spectacle et les médias, s’est aussi précipité pour montrer au bon peuple que c’était un brave gars.

Vous félicitez Laurent Ruquier, dans le livre vous donnez aussi des “bons points” à Gilles Bouleau ou Frédéric Taddeï…

B.M. – On me reproche souvent de dézinguer tout le monde, or il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, des gens essaient de faire très bien leur boulot. Ruquier, je le connais depuis longtemps, il lit vraiment les livres, il ne délègue pas à un assistant qui lui donne une fiche 10 minutes avant l’enregistrement. Et quelqu’un comme Bouleau est un bon présentateur, il écrit bien, il ne se met pas en avant, il ne raconte pas sa vie dans des hebdos télé, c’est l’antithèse de Poivre d’Arvor qu’on voyait matin, midi et soir avec ses maîtresses, ses copains, ses chiens, ses voyages. Ceux qui font bien leur travail, on n’en parle jamais.

Dans votre Élysée Academy, les Pujadas, Salamé, Apathie et autres Fogiel se liguent pour s’offusquer, avant de déposer (discrètement) leur candidature pour animer le show…

B.M. – C’est un petit clin d’œil, la classe des éditorialistes et des intervieweurs est une vraie caste, au sens indien du terme. La plupart sont très contents d’eux-mêmes, persuadés d’être les meilleurs journalistes du monde et ça m’amusait de les imaginer tous, alors qu’ils sont fondamentalement individualistes et tueraient père et mère pour un bon invité, essayant de se regrouper pour lutter contre cette catastrophe qui les prive de leur pain quotidien.

Pourquoi avoir choisi Yann Barthès pour animer votre Loft fictionnel ?

B.M. – Lui et son équipe mettent souvent le doigt sur les opérations de com, les éléments de langage et en même temps c’est vrai qu’ils ont participé, surtout au début, à l’ambiance “tous des rigolos, pas un pour racheter l’autre”. Ils sont sur le fil du rasoir, c’est à la fois salutaire et dangereux. Mais ça s’est amélioré, ils travaillent beaucoup manifestement car, au début, on les sentait très incultes, c’était la politique pour les nuls, ça me gênait un peu. 

On s’étonne en revanche de vous voir à peine citer Cyril Hanouna…

B.M. – Ce n’est pas un livre sur le système médiatique, je n’avais pas de raison d’en rajouter, mais c’est quelqu’un de très curieux en fait. J’ai eu l’occasion de discuter avec lui et il est beaucoup plus subtil et intelligent que l’image qu’il veut donner du gros beauf qui dit des conneries et met des nouilles dans les slips de ses copains. 

Une société qui adule TPMP, ça n’a pas forcément  un impact sur la politique et le vote ?

B.M. – Tout y participe, à commencer par l’émission de Yann Barthès dont on parlait. On rend la politique superficielle. On met l’accent sur des choses qui n’ont aucun  intérêt. La politique à la télé, c’est devenu quelqu’un qui rate une marche, une cravate pas droite, un lapsus. C’est ça que j’ai voulu dénoncer. Désigner un président de la République, c’est désigner quelqu’un qui va former un gouvernement, s’occuper du système de santé, de nos retraites, déclarer la guerre à Bachar el-Assad, discuter avec Trump. On n’élit pas quelqu’un de sympathique.

Sur Twitter, vous vous énervez régulièrement,  y compris au sujet de l’abstention…

B.M. – Je ne comprends pas les gens qui ne votent pas! Ne pas voter c’est laisser le voisin décider de la couleur de ses propres volets, de la race de son chien. J’entends: “Oh, ils sont tous pareils”. C’est totalement faux! Avoir Mélenchon ou Marine Le Pen comme président, ce n’est quand même pas la même chose ! 

Quel est votre avis sur le dernier grand concours politique télévisé, la primaire de la gauche ?

B.M. – Ils sont sept, ils ne peuvent pratiquement pas s’adresser la parole, ils ont un temps de parole limité, c’est un format fait pour que ça soit emmerdant. Il faudrait, je ne sais pas…

Les enfermer avec du vin et du camembert Président, comme dans votre livre ?

B.M. – (Rire.) Exactement. Il faudrait faire le Loft, en fait… Ça pourrait être rigolo.

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