The O.A.: aux nouvelles frontières du réel

Avec sa nouvelle série, Netflix brouille les frontières entre chronique sociale et science-fiction. Une ode à l’adolescence, à l’étrangeté et à l’acceptation de soi qui ne laisse pas indemne. 

The O.A. ©Prod

C’est ce qu’on appelle une entrée fracassante. Dire que Netflix s’inspire des techniques marketing de Beyoncé serait sans doute un peu exagéré. Et pourtant… Pour la sortie de sa dernière série, The O.A., la plateforme de vidéos à la demande n’a pas jugé utile de se prêter au jeu de la promo. Pas d’interviews, pas de teasers, pas d’informations distillées au compte-gouttes. Rien de tout ça. Juste l’apparition, du jour au lendemain, de huit épisodes d’un nouveau projet mystérieux. Pour le reste, le géant américain a misé sur la curiosité de ses millions d’abonnés, sur la qualité du projet, mais surtout sur la force de frappe de sa précédente production maison: Stranger Things. Le  résultat est immédiat: à la découverte de cet ovni sériel, les réseaux sociaux s’emballent et les médias suivent la même voie. Réflexe logique, tout le monde donne dans la comparaison avec Stranger Things. Héroïne taiseuse et mystérieuse, saignements de nez, scientifiques immoraux…, tout y est. Maintenant, concentrons-nous sur les éléments qui distinguent The O.A.

Un bijou

À l’origine, comme dans toute bonne histoire, il y a d’abord une rencontre. Celle entre Brit Marling et les deux amis Zal Batmanglij et Mike Cahill au début des années 2000. Elle est actrice, eux sont scénaristes et ils décident d’unir leurs forces pour former un trio, un peu comme ceux qu’on croise dans l’industrie musicale. De cette union naissent quelques films, dont le thriller écologique The East, et enfin le bijou qui vient d’apparaître sur Netflix (mais sans Cahill cette fois). Ils se connaissent et ça se ressent d’emblée, puisque l’héroïne est aussi coscénariste, maîtrise son projet à la perfection et crève l’écran dans le rôle de Prairie. Il est taillé sur mesure. Elle semble ailleurs en permanence, perdue dans une réalité que nous ne comprenons pas. Cette réalité est d’ailleurs la nôtre. “Ce n’est pas vraiment une jauge de santé mentale que d’être bien adapté dans une société qui est elle-même très malade…”, dit-elle. The O.A, c’est avant tout un mélange des genres, une série qui se fait remarquer grâce à ses codes empruntant à la fois au thriller, à la chronique sociale et à la science-fiction. La jeune femme tente de se suicider en sautant d’un pont dans la scène d’ouverture. On apprendra plus tard qu’elle était portée disparue depuis 7 ans, mais surtout… qu’elle était aveugle et que ce n’est plus le cas.  

Le rêve américain éventré

Où était-elle? Que lui est-il arrivé? D’où viennent les cicatrices qui marquent son dos? Elle choisit de ne pas répondre à ses parents (adoptifs) et encore moins au FBI. En revanche, elle recrute un peu par hasard une bande d’adolescents paumés et une prof désabusée à qui elle décide de se livrer. La suite, c’est à l’écran que ça se passe, dans une atmosphère étrangement aussi normale qu’addictive, une impression de malaise permanent, au cœur d’une banlieue un peu sinistre du Midwest marquée par la crise économique. Le jeu des couleurs utilisées, tout en nuances de gris, favorise encore plus cette impression de déprime générale.

The O.A., c’est surtout une plongée dans le monde de l’adolescence, vue du côté des marginaux dont un étudiant transgenre, et non celui des athlètes. Pour témoigner de cette réalité, Marling et Batmanglij ont passé des dizaines d’heures en compagnie des teenagers originaires de cette région des États-Unis. En résultent des personnalités marquées, des petits détails, des rêves de Prairie, des allers-retours entre le passé et le présent qui ancrent solidement les différents protagonistes. C’est un rite d’initiation autant qu’une intrigue, celui du passage à l’âge adulte, de la construction identitaire autour de cette interrogation-clé: “qu’est-ce qui fait un homme?” 

Raconte-moi une histoire

Partant, la narration est peu conventionnelle pour une fiction télévisée: celle de la lecture d’un carnet intime particulièrement réussi, où chaque page tournée renferme son lot d’informations et nous accroche un peu plus. En choisissant de raconter son histoire à des inconnus, éclairée par une bougie et de nombreux flash-back dans une maison abandonnée, Prairie Johnson inclut d’office le téléspectateur dans la liste de ses confidents. Elle qui était aveugle avant son “retour” a une perception différente de la réalité. Elle est plus attentive aux bruits, elle est à l’écoute des autres. Elle enseigne donc la patience et l’ouverture d’esprit à son audience malgré l’atrocité de ses propos.

S’il n’est pas toujours évident au début d’accepter les zones d’ombre et le cheminement de pensée de Prairie, qu’on a parfois envie de bousculer pour qu’elle entre dans le vif du sujet, dès que la signification du titre de la série est révélée, il est impossible de revenir en arrière. Le thème de mort imminente, prégnant tout le long du récit, insuffle un peu de magie, aussi sombre soit-elle, dans le quotidien. The O.A., c’est une histoire solide à la beauté fragile, pensée pendant trois ans comme un film de huit heures par ses créateurs, pour que l’énigme tienne de bout en bout, au contraire d’autres comme Lost ou The Walking Dead. Les questions laissées en suspens sont autant d’éléments calculés pour que le spectateur façonne ses propres interprétations, comme le ferait un lecteur de fiction. Une tribune libre à la volonté individuelle, mais à l’amour aussi, qui livre de fameux moments d’angoisse lors des différents épisodes de durées étonnamment très variables (entre 30 et 70 minutes). Un seul conseil, comme le veut le “slogan” de cette série: faites confiance à l’inconnu.

 

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