Voyage au bout de l’enfer

Avec Le fils de Saul, László Nemes nous plonge de manière suffocante en plein cauchemar de la machine de mort nazie.

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Cannes, mai 2015. Le soleil brille sur la Croisette, mais ce n’est pas à cause de la chaleur que les spectateurs du Palais des festivals ont besoin de reprendre leur souffle en sortant de la salle. Ils viennent de passer 1h47 en enfer, au cœur du cauchemar concentrationnaire d’Auschwitz, dans un film-choc qui dépasse largement toutes les fictions tournées jusque-là sur ce terrible sujet.

Pourtant, ce ne fut pas sans mal que László Nemes a pu parvenir à tourner Le fils de Saul. Refusé par une vingtaine (!) de producteurs français, son projet faillit bien ne jamais se concrétiser: “Je suis hongrois et pas connu, mais il me semblait pourtant que mon film offrait une vision nouvelle des camps de concentration. Un réalisateur doit innover et les financiers prendre des risques. Leur manque d’audace me désespérait.”

Finalement, c’est uniquement avec de l’argent hongrois et en 28 jours que le tournage a pu se dérouler. La prouesse n’en est que plus grande. Car plutôt que de montrer l’horreur de face, Nemes utilise avec brio la suggestion pour encore mieux décrire l’indescriptible. La caméra suit en permanence dans un cadrage serré Saul Auslander, un juif hongrois faisant partie des Sonderkommandos, ces prisonniers désignés par les SS pour accompagner les déportés jusqu’aux chambres à gaz et faire ensuite disparaître les corps.

C’est hors-champ ou dans des arrière-plans flous que le cinéaste exprime le pire: les cris des suppliciés, les amoncellements de cadavres que l’on devine… Par ce choix audacieux, Nemes nous plonge littéralement en plein cœur de l’insoutenable, aux côtés de Saul, dans un cauchemar sans répit d’autant plus suffocant qu’on sait à chaque instant que des millions d’innocents ont vécu cette tragédie et y ont laissé la vie.

Pour incarner Saul, Géza Röhrig a dû se dépasser mentalement, comme il l’expliquait lors d’un passage en Belgique l’an dernier: “La préparation physique (je devais juste atteindre un poids inférieur à 60 kilos) ne fut rien comparée à la préparation mentale, beaucoup plus stressante. J’ai essayé de m’imaginer ce que pouvait ressentir un homme dont on a tenté d’anéantir toute humanité, toute capacité d’empathie, en réduisant au minimum son système émotionnel, et qui, pour survivre, tâche de préserver l’infime parcelle de l’humain qui réside toujours en lui.”

Sa prestation, époustouflante, est à l’image du film tout entier: une contribution incontournable au devoir de mémoire.

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