Chapeau melon et canotier

Indémodables, Chaplin et Keaton restent les monstres sacrés du burlesque. Deux vainqueurs pour un non-duel.

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Deux vieux clowns prennent place sur la scène et entament, l’un au violon, l’autre au piano, un époustouflant numéro comique. Extraite des Feux de la rampe, l’anthologique scène réunit ceux que les critiques avaient si souvent opposés, générant une bien sérieuse compétition chez les cinéphiles: Charlie Chaplin et Buster Keaton, génies du burlesque, enfin côte à côte. Pourquoi choisir lorsque le talent s’impose avec une telle force? Plus qu’un Duels, c’est donc un double hommage que propose ce soir Simon Backès – et c’est très bien comme ça. Chaplin-Keaton, même combat: imposer leur art de saltimbanques au cinématographe naissant. Nous sommes au début du XXe siècle et le premier, Anglais débarqué à Hollywood, prouve avant tout le monde que le comique sur pellicule peut rapporter gros. De six ans son cadet, l’Américain Keaton lui emboîte le pas avec le même succès.

Célèbres dans le monde entier, propriétaires chacun d’un studio qui garantit leur indépendance, les pionniers du rire voient s’ouvrir devant eux un boulevard. Même combat, mais pas même style: s’ils se créent tous deux une silhouette immédiatement identifiable, les esprits divergent. Canne et chapeau melon, Charlot figure un dandy vagabond à la drôle de démarche, dont la gestuelle métaphorique incarne les conflits sociétaux de l’époque. Inséparable de son canotier, le personnage de Keaton a beau être ballotté comme un ludion, il demeure imperturbable en toute situation. Un visage grave – on le surnomme « l’homme qui ne rit jamais » – sur son corps d’acrobate projeté en tous sens dans un monde furieux. « Il n’a pas de message politique à faire passer, précise toutefois le chercheur et artiste visuel Mathieu Bouvier, bien que ses films en soient remplis, mais presque à son corps défendant. Il compose autrement avec les structures et les machines sociales que Chaplin. Chaplin les dénonce, Keaton les traverse. »

Une pertinente analyse, comme le sont celles des autres intervenants (le producteur et restaurateur de perles cinématographiques Serge Bromberg, la philosophe Adèle Van Reeth, l’historien du cinéma muet Kevin Brownlow…) décryptant avec appétit les gestes de l’un, la dimension existentielle de l’autre et leur évolution parfois délicate dans une sphère artistique métamorphosée en industrie. Leur expertise amoureusement cinéphile révèle des maîtres plus passionnants, plus inventifs, plus audacieux encore que dans nos souvenirs.

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