Daech, naissance d’un Etat terroriste

L'Etat islamique en Irak et au Levant, Daech en arabe, contrôle un territoire grand comme la moitié de la France, à cheval sur la Syrie et l'Irak. Sa fortune est comparable à celle d'un pays africain

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Etat hors la loi, Daech attire militants et combattants du monde entier. Inconnue il y a un an, cette start-up du terrorisme, née sous occupation américaine, est devenue une multinationale de la terreur. Durant un mois, deux journalistes ont enquêté en Irak. Ils donnent la parole à ceux qui, de gré ou de force, travaillent sous la domination de cette organisation, qui fonctionne un peu comme les cartels du crime. Enfin, plusieurs experts, dont Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, analysentles conséquences géopolitiques de l'apparition de cet Etat terroriste..

En novembre dernier, bien avant les récents attentats et décapitations, Moustique avait rencontré l'islamologue Didier Leroy.

L’Etat islamique, c’est né où, quand et comment?

Didier Leroy – A la base, c’est une milice informelle créée en 2003, en Irak, dans les milieux sunnites hostiles à l’invasion américaine. Aux côtés et sous la direction d’al-Qaida, elle participe à la guérilla. C’est en 2006 qu’elle devient formellement l’"Etat islamique en Irak" et qu'elle se détache peu à peu d’al-Qaida, tout en attirant dans ses rangs pas mal de ses membres. Puis, une partie de ses combattants ayant migré en Syrie pour combattre le régime de Bachar el-Assad, l’organisation prend le nom, en 2013, d’"Etat islamique en Irak et au Levant"; le "Levant" désignant la Syrie mais aussi le Liban, Israël, la Palestine, la Jordanie. C’est lors de la proclamation du califat, fin juin dernier, que le groupe s’est renommé "Etat islamique".

Qui sont les gens qui composent ce groupe djihadiste et combien sont-ils?

D.L. – Les derniers chiffres font état d’environ 50.000 combattants dont le noyau dur est composé d’Irakiens. Il y a des islamistes purs et durs de la pire espèce aux comportements ultra-violents, mais aussi des acteurs moins "religieux" comme les membres de différentes tribus sunnites qui ne sont pas nécessairement des islamistes convaincus mais grands nostalgiques des privilèges dont ils jouissaient sous Saddam Hussein. Privilèges qu’ils ont perdus depuis que les chiites ont pris le pouvoir en Irak.

Quelles sont les raisons des succès et du développement fulgurants de l’E.I.?

D.L. – C’est en Syrie en 2013 que l’E.I. a pris son envol. Au nord-est du pays se trouvait une zone sans enjeux vitaux pour le régime syrien, habitée par une mosaïque de populations: Kurdes, chrétiens, yézidis. Du coup, elle était moins tenue par l’armée ou par le Hezbollah, la milice libanaise chiite venue se battre aux côtés de Bachar el-Assad. Ce relatif désintéressement est le premier facteur des succès de l’E.I.: il y a permis son installation. Et qu’a-t-on à une petite centaine de kilomètres, de l’autre côté de la frontière, en Irak, dans une région sunnite traditionnellement insurrectionnelle depuis la guerre contre les Etats-Unis? Mossoul. Un million et demi de personnes, deuxième ville irakien.

Raison pour laquelle, en janvier 2014, l’E.I. passe la frontière irakienne et lance l’offensive…

D.L. – Exactement. Une offensive facilitée par le fait que l’E.I., ce sont, pour beaucoup, des Irakiens sunnites, et qu’en Irak, de l'autre côté de la frontière, ce sont également des Irakiens sunnites. Mossoul en elle-même est conquise en juin sans trop de résistance. Et là se passe quelque chose qui va catalyser le développement de l’E.I.: le pillage des banques de la ville. On parle de plusieurs centaines de millions de dollars, peut-être un demi-milliard. Cet argent va permettre de distribuer des salaires aux combattants et d'en engager d’autres…

Il y a donc des mercenaires au sein de l’E.I.?

D.L. – C’est certain, et il y en a toujours eu, mais la nouvelle capacité financière de l’E.I. permet d’attirer des "volontaires", en nombre sans précédent, séduits, entre autres, par un beau salaire. On est dans une région où, depuis plus de dix ans, les perspectives économiques sont minces. Il ne faut pas s’étonner, donc, du nombre d’hommes qui se découvrent une vocation djihadiste. Du reste, c’est aussi valable pour les combattants étrangers: Russes, Tchétchènes, Chinois, Arabes, Occidentaux…

Il y aurait donc, aussi, des mercenaires occidentaux?

D.L. – Oui, la majorité des occidentaux partis en Syrie auraient atterri au sein de l’E.I. Ces gens reçoivent un salaire, qui provenait des revenus engendrés par l’économie mise en place par l’E.I. basée entre autres sur les kidnappings et l’extorsion de fonds. Le pactole provenant de versements récents de fonds privés, du saccage de Mossoul et du paiement d’un impôt spécial – on parle de 250 dollars par mois et par personne – par les "dhimmi", les non-musulmans, ouvre de nouvelles perspectives à l’E.I. Il va pouvoir attirer dans leurs rangs, via les réseaux sociaux, encore plus d’Occidentaux pour aller "combattre Bachar el-Assad"…

A ce propos, on raconte que celui-ci aurait favorisé le développement de l’E.I., ce n’était pourtant pas son intérêt.

D.L. – Cela n’est pas, a priori, son intérêt. Mais cela lui donne raison lorsqu’il disait "sans moi, ce sera le chaos et vous allez assister à la montée du terrorisme islamiste". L’évasion, en juillet 2013, de 500 à 1.000 terroristes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs dirigeants de l’E.I., de la prison irakienne d’Abou Ghraib était réalisée avec un tel soin et de tels moyens qu’elle porte la marque d’un service secret étranger, celui de la Syrie, par exemple…

On raconte aussi que le Qatar et l’Arabie saoudite les financent…

D.L. – Et d’autres pays du Golfe aussi. Ceci dit, ce ne sont pas les gouvernements qui le font: la notion même du califat vise à la disparition des Etats. On voit mal comment un gouvernement pourrait financer une cause qui chercherait à lui nuire. Il s’agit d’initiatives individuelles provenant d’opposants à leurs gouvernements respectifs.

L’Occident, l’Europe, la Belgique ne risquent-ils pas de voir opérer sur leur territoire des réseaux de l’E.I.?

D.L. – Il faut s’y attendre. Chez nous, on a eu Sharia4Belgium qui se réclamait d’al-Qaida. Je ne vois pas pourquoi l’E.I., considéré par les Américains comme allant "bien au-delà de toute autre menace terroriste connue jusqu’à maintenant" ferait moins bien qu’al-Qaida. C’est d’autant plus sérieux que les djihadistes, qui sont rentrés ou vont rentrer chez nous de Syrie ou d’Irak, auront une solide expérience militaire…

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