Marius Gilbert "L’avenir, ce seront des mesures plus ciblées”

Marius Gilbert @BelgaImage
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Selon l’épidémiologiste, on  se dirige cet été vers un retour des activités “normales” et des contacts sociaux. Mais aussi vers une évaluation plus précise des risques lieu par lieu, activité par activité.

Marius Gilbert, épidémiologiste de l’ULB et figure de cette crise sanitaire, est souriant, mercredi après-midi. Il annonce une bonne nouvelle: les chiffres s’améliorent de semaine en semaine et la vaccination avance bien. La fin d’un trop long cauchemar? Il répond prudemment: “La propagation ne se fait pas de façon ­instantanée. Le variant britannique, par exemple, a été introduit pour la première fois début décembre, mais il lui a fallu quatre mois pour devenir le variant dominant. Même si un variant commence à se développer maintenant, il faudra plusieurs mois pour qu’il devienne dominant. Quant au variant sud-africain, selon des expériences de laboratoire, certains vaccins ont l’air moins efficaces, notamment l’AstraZeneca”. Mais malgré ces incertitudes, conclut-il, il est temps de passer à la vitesse supérieure dans la gestion de cette pandémie.

Comment va-t-on pouvoir revivre normalement?
MARIUS GILBERT - On ne peut pas considérer que la vaccination va tout régler. Il y a une possibilité assez vraisemblable qu’on se retrouve à l’automne prochain avec un niveau de vaccination insuffisant. Il va sans doute falloir utiliser d’autres instruments. Lesquels? Soit on reste dans une logique de secteur: en cas de remontée des chiffres, on interdit telle ou telle activité comme on le fait pour le moment. Soit on cible plus les interdictions, les restrictions, les limitations en fonction de la nature même des lieux, des événements et des protocoles. Si on doit vivre encore avec ce problème pendant un certain temps, il faut éviter de devoir encore recourir à des fermetures complètes qui touchent de la même manière des activités vraiment à risques et d’autres qui le sont beaucoup moins.

Cela nécessite de quantifier les risques. Est-ce possible?
Oui, et ce n’est pas forcément un certificat “Covid safe” ou “pas Covid safe”. Ça peut être une échelle qu’on peut construire sur le modèle de l’ancienneté des véhicules: chaque activité ou lieu aurait une vignette chiffrée de 1 à 5, 1 étant un lieu où le virus se propage peu, 5 un lieu où la transmission est propice. En France, selon les conditions de ­pollution, chaque catégorie peut ou non circuler. On pourrait alors conclure que durant une période donnée de reprise épidémiologique, les activités le plus à risques doivent être interrompues. Il faudrait donner aux parties prenantes la possibilité d’agir grâce à des protocoles - tests à l’entrée, équipements de ventilation, etc. - pour diminuer le risque et être moins concernées par des interdictions éventuelles. Il faut évidemment éviter qu’un instrument comme celui-là n’aboutisse à la disparition des petites structures qui ont peu de moyens comme des centres culturels ou des petites salles gérées par des bénévoles. Les pouvoirs publics doivent trouver une solution pour les ­subsidier ou faciliter cette adaptation.

Coronapass, passeport vaccinal, résultats  de tests rapides… Il faut utiliser des outils?
Ils peuvent être utiles. Toutefois, le coronapass n’est pas une bonne idée tant qu’on n’a pas offert la possibilité à tout le monde de se faire vacciner, car c’est éthiquement discutable. De plus, il y a d’autres obstacles qui peuvent être de nature ­culturelle, éducationnelle… Diviser la société de cette manière a des conséquences importantes. Je trouve que la légitimité démocratique se pose en plein parce que ça touche au vivre ensemble de façon assez profonde. En outre, un certain nombre de pays sont plus ou moins avancés dans la cam­pagne de vaccination et vont souhaiter savoir si une personne qui se présente sur le territoire est vaccinée et éventuellement avec quel vaccin, car ça peut jouer en fonction de la circulation des variants. Ça ne dépend donc pas que de la Belgique.

N’a-t-on pas trop tardé à penser à l’instauration de solutions pérennes?
Si on va trop vite, on pourrait avoir une vitesse de reprise des contacts plus rapide que l’avancée de la vaccination. Si on ouvre les terrasses et qu’on permet à l’enseignement secondaire de revenir totalement en présentiel, c’est parce qu’on anticipe sur le bénéfice de la vaccination. Il faut distinguer les phases. Durant la première vague, les choses arrivent tellement vite qu’on n’a pas le temps de mettre en place un dispositif. On distinguait essentiel et non essentiel et on a fermé tout le non-essentiel. Ensuite, au premier déconfinement, on a rouvert et on s’est doté du testing-tracing. En l’absence de vaccin, c’est un instrument essentiel de prévention. Puis est arrivée la deuxième vague. Il n’y a plus eu de confinement généralisé, mais chaque secteur a eu des modalités différentes. Parallèlement, on a mis en place la logistique pour le déploiement de la campagne de vaccination. Ces phases nous amènent à ce mois de mai. On peut bien entendu regretter que ça n’ait pas été plus rapide et que certains secteurs aient été particulièrement pénalisés. Dans la continuité, on n’évalue plus le risque secteur par secteur, mais pratiquement lieu par lieu. C’est une évolution vers des stratégies de plus en plus fines qui permettent d’éviter des mesures aveugles. L’évolution naturelle serait d’aller vers un plus grand ciblage dans les mesures.

Pourrait-on mettre en place des instruments durables pour lutter contre les éventuelles prochaines pandémies?
On avait perdu dans nos pays une culture du risque épidémique. En soi, c’est très bien, ça veut dire que la société se porte bien depuis longtemps, mais ça nous a déforcés dans la réponse qu’on a pu apporter à cette crise. Cette culture existait dans les générations précédentes. Ma grand-mère me disait de bien m’habiller, de bien me laver les mains en rentrant. Au-delà d’investissements éventuels en termes de ventilation par exemple, un effet durable serait de sortir de cette idée qu’on est complètement à l’abri par rapport à ce risque. La première chose en termes de prévention, ce sont les actes qu’on peut faire ­quotidiennement, sans tomber dans la paranoïa hygiéniste. Pour autant, rien ne dit qu’à l’avenir on aura affaire à des pandémies tous les ans.

Retrouvez notre dossier spécial déconfinement "on revit"

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