Deux ministres face au docu #SalePute

la secrétaire d’État à l’Égalité des genres Sarah Schlitz et le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne
la secrétaire d’État à l’Égalité des genres Sarah Schlitz et le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne
Teaser

Ce 12 mai, La Une diffuse le documentaire-choc de Florence Hainaut et Myriam Leroy lors d’une soirée spéciale. Dans ce film, les journalistes et autrices interpellent les politiques quant à la misogynie en ligne. Nous l’avons montré au ministre de  la Justice et à la secrétaire d’État à l’Égalité des genres.

Le documentaire #SalePute frappe fort. Et pas seulement par la réalité terrible que racontent les femmes du monde entier, cibles de violences sexistes en ligne. Il dénonce l’impunité des agresseurs et l’indifférence des institutions. En interview, Florence Hainaut et Myriam Leroy insistent sur leur message: “Placer le focus sur l’indifférence des institutions et de la population à la haine et au mépris des femmes. Ce film n’est pas une galerie de portraits de femmes suppliciées, c’est un documentaire politique, qui expose les effets sur la démocratie de la violence qui est exercée contre les femmes par des moyens numériques”. On se prend ce film en pleine figure. Dans la salle de réunion de la tour des Finances, la secrétaire d’État à l’Égalité des genres Sarah Schlitz et le ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne aussi. Elle en avait déjà vu des extraits, lui, les découvre en live.

Première séquence. Un condensé de témoignages. Face caméra, Tanja Milevska, correspondante pour un média mécédonien à Bruxelles, se penche et lit des messages qu’elle a reçus sur son smartphone. “Tant que tu ne t’es pas fait violer, ça ne compte pas. Tanja est une putain et une ordure.” Les autres témoins enchaînent, dans toutes les ­langues. Leila Agic, députée socialiste bruxelloise: “Je souris quant à ta lapidation en place publique, quand ils auront pris le pouvoir”. Sara Lou, youtubeuse et experte en marketing: “Si je te croise un jour en rue, ce sera ton dernier jour à vivre”. Alice Barbe, directrice de Singa, ONG d’aide aux migrants: “Elle aime bien les grosses bites, salope”. Florence Mendez, humoriste: “Tu l’ouvriras moins grand, ta gueule, une fois que t’auras ma bite dedans”. Nadia Daam, journaliste et autrice: “Il y a moyen de t’enculer à sec avec du gravier et de la harissa, Nadia Daam, #JeSuisCharlie #EnTerrasseAvecLaKalach #MaFemmeEtMonFouet”.

De véritables violences

Dès les premiers mots de Tanja Milevska, les visages se figent. Entre émotion et gravité. Sarah Schlitz regarde intensément, penchée vers l’écran. Le ministre de la Justice ravale sa salive. Intéressant de confronter un homme à ces ignominies adressées à des femmes. On va commencer par lui…

Comment réagissez-vous devant ces images? Que pouvez-vous dire à ces femmes qui reçoivent ce genre de messages tous les jours?
VINCENT VAN QUICKENBORNE - Les gens, surtout les hommes, ne savent pas que c’est un ­phénomène systématique. Ce genre de chose ne se passe pas “parfois”. C’est très fréquent. Avec les réseaux sociaux, aujourd’hui, pour beaucoup de femmes c’est une réalité actuelle, quotidienne. Je crains qu’alors les hommes s’emparent des réseaux sociaux et que les femmes n’osent plus y être. Bien évidemment c’est inacceptable. Je pense qu’il faudra non seulement prendre conscience que cela existe, mais aussi qu’il faut une réponse du politique, de la police et de la justice. Et j’espère qu’en montrant ces images, les femmes seront davantage prêtes à porter plainte. Apparemment aujourd’hui 73 % des femmes dans le monde sont confrontées au harcèlement. Avec ces témoi­gnages je pense que beaucoup de gens vont ­commencer à comprendre.

Aviez-vous conscience de cette réalité, du harcèlement sexiste auquel vous n’êtes sans doute pas confronté?
V.V.Q. - Je suis marié, j’ai une femme, qui est aussi très souvent victime de ce genre de trucs. On en parle. Ce que je ne comprends pas, c’est que c’est quelque chose qui arrive, mais que rien ne change. Les harceleurs ne sont pas conscients de ce qu’ils font et n’en subissent aucune conséquence… Et ça continue…
SARAH SCHLITZ - Ce que je trouve marquant, c’est que ces violences en ligne sont des violences réelles. Ce n’est pas parce que ça se déroule dans l’espace public virtuel que ce n’est pas une vraie violence. D’autre part, ces violences dans l’espace virtuel ­peuvent déboucher sur de la violence dans l’espace réel. C’est important de voir le lien et d’arrêter de les minimiser. Le harcèlement met les femmes sous silence. Lorsqu’on les empêche de s’exprimer sur les réseaux sociaux, on se prive en fait des opinions qu’elles pourraient exprimer. Je n’ai jamais été harcelée, mais j’utilise sans cesse des stratégies d’évitement. Pour une femme harcelée, c’est 100 autres qui s’autocensurent et ça, c’est tout aussi problématique.

Leroy & Hainaut

Le rappel à la réalité des commissariats

Le film #SalePute ne dit pas autre chose. Nous ­sommes frappés par l’engagement de nos deux spectateurs. Mais qu’en est-il dans le quotidien des gens? Les autrices parlent de la réalité, au-delà des intentions. Comme lorsque Manonolita, gameuse et streameuse, cible d’une horde de jeunes hommes haineux bien décidés à la pousser au suicide, raconte sa décision de réagir par la voie légale. “La première fois, j’ai passé deux heures et demie dans un commissariat pour déposer ma plainte, simplement parce qu’ils ne connaissent pas l’univers d’Internet. Ils ne con­naissent pas vraiment comment fonctionnent Twitter, Twitch, Discord. Donc j’ai passé plus de temps à leur expliquer comment fonctionnaient les plateformes que ce que je vivais. Les trois fois où j’y suis allée, ce qu’on m’a dit: “Pourquoi tu n’arrêtes pas Internet? Déjà pour ta sécurité on ne comprend pas que tu continues”.” “Donc, la solution que la société propose, conclut Myriam Leroy derrière la caméra, c’est de se plier aux injonctions des harceleurs, c’est disparaître.” “C’est ça”, opine Manonolita.

Monsieur le ministre, à voir vos sourcils froncés, vous n’êtes clairement pas ravi  de ce que vous venez d’entendre...
V.V.Q. - C’est la même réaction que de dire à quelqu’un d’éviter une rue ou un parc pour sa sécurité! Il faut travailler en amont. Il faut qu’à côté de la lutte contre les cyberviolences, nos policiers, qui reçoivent de plus en plus de plaintes, soient bien formés. Il faut que tous les acteurs de la police et de la justice soient bien conscients qu’il y a des lois à respecter, et que quand il y a des plaintes comme ça, il faut les prendre très au sérieux… Et il ne faut surtout pas dire aux gens d’éviter de se mettre sur les réseaux sociaux, parce qu’à ce moment on s’incline. Avec le collège des procureurs généraux, on pourrait imaginer faire des circulaires dans ­lesquelles on indique, comme c’est le cas pour la violence intrafamiliale ou la lutte contre la traite des êtres humains, des directives exactes sur la façon dont il faut se comporter.

Aujourd’hui, on fait quoi? Il “faudra”,  évidemment. Mais quand?  
V.V.Q. - Avec Sarah, on est tout près de changer la Constitution. Pour l’instant, ces affaires sont toujours jugées aux assises. Donc dans la réalité, il n’y a pas de poursuites. Lorsque cela aura changé, il y aura plus de plaintes, mais il faudra que les policiers soient bien formés pour que le parquet puisse les traiter de manière accélérée.
S.S. - Pour agir, il faut faire les choses dans le bon ordre: réformer l’article 150 de la Constitution en priorité. Ensuite les formations, la sensibilisation.
V.V.Q. - On aura besoin des deux tiers au Parlement. Certains partis seront contre, je sais déjà ­lesquels. Mais je pense que si on peut, notamment avec ce genre de documentaire, confronter les ­parlementaires individuellement, on aura le soutien du Parlement. Cela devrait être voté avant fin 2021. Il ne sera pas diffusé en Flandre, ce documentaire?

Cela ne semble pas prévu… Mais,  concrètement, on peine déjà à condamner  les viols. Pensez-vous vraiment que cela va changer pour l’incitation à la haine sexiste en ligne?
S.S. - En ce qui concerne les viols, les centres de prise en charge des violences sexuelles représentent des solutions par rapport aux classements sans suite. Habituellement une victime sur dix porte plainte. En passant par là, on passe à 70 %. Il y a une évolution par rapport à l’efficacité des poursuites en matière de viol. Par rapport aux violences en ligne il faut qu’il y ait une effectivité des poursuites. Aujourd’hui, les propos de haine sexiste, raciste, ciblant les personnes en situation de ­handicap ou LGBTQI+ sont interdits, mais en fait il n’y a pas de poursuites. C’est tout le propos de la réforme de la Constitution que l’on veut mener. Il ne s’agit pas de changer ce qui est interdit, mais de faire en sorte que ce qui est interdit soit effectivement poursuivi.
V.V.Q - Il faut aussi questionner la façon dont on porte plainte. Il faut être courageuse aujourd’hui pour se rendre dans un bureau de police, attendre deux heures et expliquer à un homme ce qui se passe. Pendant la pandémie, on a développé toute une catégorie de plaintes qui pouvaient être déposées en ligne et le harcèlement en fait partie.
S.S. - On travaille aussi sur le Plan de lutte contre les violences de genre, qui va aboutir avant l’été et qui comprendra toute une partie consacrée aux violences en ligne.

L’impuissance de l’État  face aux réseaux

Le documentaire élargit maintenant son propos et revient sur la fin de non-recevoir des réseaux sociaux, et de Facebook en particulier, aux ­demandes de contrôle du harcèlement en ligne. Les intervenantes comme Ketsia Mutombo, présidente du collectif Féministes contre le cyberharcèlement, soulignent aussi que les réseaux sociaux n’ont aucun intérêt à le limiter, puisqu’il génère du trafic.

Vous opinez. Vous approuvez donc l’idée d’un contrôle?
V.V.Q. - On en parle au sein du Conseil de l’Europe. C’est un peu gênant de laisser les réseaux sociaux régler ça tout seuls. Ces messages ne peuvent pas être diffusés, mais ce n’est pas à Facebook d’en décider. À un certain moment l’État doit intervenir, pas le ministre de la Justice mais des juges. Il faut peut-être imaginer un jugement rapide, une intervention du parquet. Ce débat est en cours dans tous les pays. Je pense que de l’action est nécessaire.
S.S. - Il y a une responsabilité sociétale dans le chef des responsables de ces plateformes qui clairement aujourd’hui se rangent du côté des harceleurs. Bien sûr je suis favorable à une régulation par les pouvoirs publics. Si aujourd’hui Facebook est capable de reconnaître un sein sur une photo pour la supprimer rapidement, alors ils doivent pouvoir jouer un rôle dans la limitation de certains propos haineux. Dans le documentaire, on voit que les harceleurs partagent un même vocabulaire de quelques dizaines de mots, donc ce ne serait pas très compliqué pour les algorithmes de les censurer. Quand j’entends ici les réponses fournies par les interlocuteurs de Facebook, ce n’est pas ­normal. Et si ce n’est pas d’eux-mêmes qu’ils ouvrent la porte, alors il va falloir les y forcer!

Le documentaire s’achève. Les deux responsables s’ébrouent, discutent des projets liés au genre qui arrivent, puis filent vers d’autres réunions. Un peu vite. Pour s’évader, dira-t-on. On préfère se dire que c’est pour avancer...

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