L’interdiction des voyages justifiée? Non, dit cette étude belge

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Un groupe d’universitaires estime que cette interdiction est «disproportionnée et contreproductive» et appelle à suivre les conseils de l’Union européenne.

L’exécutif belge l’a confirmé ce mercredi 24 mars: les voyages non-essentiels vers et depuis l’étranger restent prohibés. Cette mesure ne devrait pas être levée avant la fin des vacances de Pâques, au minimum. Mais pour douze chercheurs venus de plusieurs universités (UCLouvain, ULB, VUB, ULiège) et disciplines (politologues, juristes, spécialistes de la santé), si cette interdiction se justifiait en janvier dernier, elle est aujourd’hui tout simplement inefficace, voire contreproductive. Pour le prouver, ils démontent un par un les différents arguments avancés par le GEMS (le groupe d’experts qui conseille le gouvernement) pour maintenir cette décision.

Une crainte exagérée de l’étranger

Ces chercheurs analysent d’abord la raison principale qui a justifié cette décision gouvernementale: la peur des variants du Covid-19. Ils reconnaissent qu’au début de l’année 2021, cette crainte était légitime au vu de la contagiosité redoutée du variant britannique. Il fallait alors empêcher le plus possible son entrée en Belgique, surtout que les chiffres épidémiques étaient alors assez bas. Mais aujourd’hui, la situation a bien changé. Le variant britannique représente chez nous plus de 75% des contaminations et parmi les autres États européens, seuls les Pays-Bas ont une proportion supérieure à celle de la Belgique. L’étude conclut donc que la crainte des variants, pourtant encore brandie dans un arrêté ministériel le 20 mars, ne peut plus justifier l’interdiction des voyages non-essentiels.

Deuxième argument avancé par le GEMS: les retours de l’étranger auraient été à l’origine des deux vagues de coronavirus. Pour la première, c’est clair: sans voyages, pas de Covid-19 en Belgique. Concernant la deuxième, cette affirmation est plus contestable estiment les universitaires. Ils remarquent notamment que juste avant son apparition, la Belgique avait un «taux d’incidence supérieur à la moyenne européenne et en particulier à ses voisins». «La seconde vague est donc plus probablement imputable à des facteurs classiques comme la saisonnalité et la reprise normale d'activités génératrices de contaminations (travail, transports en commun, etc.)», déclarent-ils. Ils notent aussi que les voyages à l’étranger de Toussaint et Noël n’ont pas provoqué de reprise de l’épidémie.

Une surestimation du risque

Les deux autres arguments concernent l’importance des voyages internationaux et le taux de positivité des voyageurs. Le GEMS estime qu’en fermant les frontières belges, cela permet d’éviter le déplacement d’environ 7.820.000 personnes. Mais l’étude rappelle que ce chiffre est clairement exagéré et pour cause: il date de 2018, soit avant la crise, et comptabilise les «résidents belges partis en vacances, que ce soit en Belgique ou à l’étranger». Il y aurait donc bien moins de 7,8 millions de voyageurs si l’interdiction était levée.

Enfin, cette mesure pourrait encore se justifier si les touristes avaient un taux de positivité plus fort que les autres. Or l’étude contredit cette crainte du GEMS. Pour arriver à cette conclusion, elle compare deux groupes qui sont systématiquement testés au Covid-19: les personnes de retour de l’étranger et celles hospitalisées pour une raison autre que le coronavirus. Résultat: un taux comparable des deux côtés.

Une mesure qui se tire une balle dans le pied

Les universitaires concluent donc que l’interdiction des voyages non-essentiels n’est pas justifiée. Pire: selon eux, elle pourrait aggraver l’épidémie lors des vacances de Pâques. Obligés de restés au pays, les Belges vont en effet probablement s’amasser dans deux zones restreintes, la côte et les Ardennes. Vu la forte densité de population en Belgique, ils jugent que cette configuration est plus dangereuse que celle de voyages à l’étranger. Et c’est sans compter ceux qui troqueront leurs vacances pour des rencontres entre amis ou en famille, même quand cela est interdit, ce qui représente une situation encore plus à risque.

Autre contrecoup de cette interdiction: une atteinte excessive à la liberté de déplacement, pourtant sacralisée dans l’Union européenne (UE). Certes, l’UE autorise le rétablissement de frontières en cas de menace grave pour la sécurité intérieure d’un État membre, mais il faut que cela soit justifié par des critères d’efficacité et de nécessité de la mesure. Vu ce qui a été dit auparavant, autant dire que cela n’est pas le cas selon l’étude, surtout que la Belgique est le seul pays européen à interdire à la fois les entrées et les sorties du territoire. Il semble donc légitime que l’UE demande à la Belgique de mettre fin à cette pratique, comme elle l’a fait ces derniers jours.

Les universitaires rappellent pour finir qu’il ne faudrait pas oublier l’impact de ces décisions politiques sur le secteur des voyages. «Une levée des interdictions de voyages non essentiels ne conduirait certainement pas ce secteur à retrouver son activité d’avant la crise. Elle lui permettrait en revanche de survivre jusqu’à ce que la vaccination permette une reprise plus conséquente de l’activité», pointent-ils.

La solution: alléger l’interdiction en vigueur

La conclusion du groupe de chercheurs est sans appel: «il est aujourd’hui impossible d’avancer des bénéfices probants au niveau de la lutte contre la Covid-19 de cette mesure à la fois disproportionnée et générale». D’après eux, cette décision n’est pas guidée par la science mais par la peur.

Pour remplacer cette interdiction, ils se rallient à la solution proposée par la Commission européenne, basée sur la carte du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) classant les régions européennes en codes couleurs selon le degré de circulation du Covid-19. Les voyages d’une zone plus contaminée vers une autre moins touchée par l’épidémie nécessiteraient ainsi des mises en quarantaine. À l’heure actuelle par exemple, la Belgique étant en rouge sur cette carte, seuls les voyageurs revenant d’une région en rouge foncé devraient passer par là. Une mesure jugée plus logique, plus compréhensible pour les citoyens et donc mieux acceptée. Les autres touristes pourraient enfin éventuellement être soumis au testing.

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