Esperanzah! : Vingt ans de musique et d’engagement

Annulé en 2020, réduit à une forme “Covid-free” en 2021, Esperanzah! fête, du 28 au 31 juillet, sa vingtième édition. Toujours du côté de l’abbaye de Floreffe. Et plus que jamais, avec l’envie et la nécessité de s’engager.

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© Ingrid Jacquemart

Au tout début des années 2000, Jean-Yves Laffineur assiste au concert de Manu Chao, à Forest National. Pour lui, c’est une claque. “J’avais rarement ressenti une énergie aussi positive. Je me suis dit que ça serait magnifique d’essayer de perpétuer cette énergie d’année en année, en organisant un festival de world music, quelque chose de résolument engagé.” Avec une poignée de copains, celui qui est encore aujourd’hui le directeur et programmateur musical d’Esperanzah! monte une première édition, en 2002, et l’installe dans les jardins de l’abbaye de Floreffe.

Le lieu n’est pas choisi au hasard: dans les années 1970, il avait abrité le Temps des cerises. Déjà un festival militant, défendant les valeurs humanistes chères à Jean-Yves Laffineur. Quant au nom, c’est un hommage au deuxième album de Manu Chao, “Próxima Estación: Esperanza”. Une manière de se placer sous le haut patronage de l’icône des altermondialistes. Qui viendra d’ailleurs jouer à deux reprises en bord de Sambre, en 2007 puis en 2016. “Via des connaissances communes dans le milieu de l’underground barcelonais, j’avais rencontré puis sympathisé avec Manu en 2003. À l’époque, Esperanzah! n’avait pas la logistique pour accueillir les foules qu’attirait Manu, mais il m’avait promis de venir quand nous serions prêts. Cinq ans après, juste un mois avant l’événement, il finit par m’appeler… On avait déjà bouclé la programmation, mais on ne pouvait pas passer à côté. On a rajouté un jour au festival. Ça a été un concert extraordinaire, il a fait la fête toute la nuit avec les bénévoles. Un moment inoubliable.

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Jean-Yves Laffineur. © BelgaImage

Sur les rythmes du politique

Depuis, “Espé” s’est affirmé comme le rendez-vous incontournable de l’été, pour tous ceux qui veulent chanter et danser, tout en continuant à rêver de changer le monde. Avec dans son ADN, dès les débuts, la solidarité et l’engagement. Côté sponsors, n’y cherchez pas de marques qui n’auraient pas une démarche éthique. Pas de sodas pétillants made in USA, mais de la Silly pils bio, issue de la brasserie du coin, ou des jus de fruits (Oxfam, bien sûr).

Pour cette 20e édition comme pour les précédentes, le festival s’est voulu le plus durable possible, de la gestion des déchets à l’assiette des festivaliers. Le plastique y est proscrit (vive les gobelets réutilisables), la déco est à base de récup’, l’eau potable gratuite. Les organisateurs revendiquent le choix de fournisseurs locaux, privilégiant les circuits courts. La programmation musicale mise tant sur des découvertes que sur des têtes d’affiches, qui n’ont pas peur de se positionner. Et une attention toute particulière est portée aux choix de programmation pour arriver à la parité de genre (au moins au niveau du nombre de projets musicaux qui se produisent sur scène, selon la méthodologie de la plateforme Scivias, qui a récemment épinglé les festivals francophones sur la question).

Rester à taille humaine

Si Esperanzah! joue à fond la carte de l’engagement, c’est sans doute aussi parce qu’il ne peut plus vraiment faire autrement. Depuis 20 ans, la Belgique n’a jamais autant mérité son label de “terre des festivals”. Plus encore cette année, avec l’arrivée de petits nouveaux (le CORE et l’ATØM, pour ne citer qu’eux), la concurrence est féroce, pour ramener artistes et festivaliers entre les murs de l’abbaye. D’autant que la Dame de Floreffe n’est plus de toute première jeunesse. “Le bâtiment vieillit, et avec les évolutions techniques et la machinerie toujours plus développée que demandent les artistes, cela pose des défis pour l’organisation d’un tel événement. On s’est sérieusement posé la question de savoir si on restait. Finalement on est très content, on a resigné pour cinq ans.”

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© Ingrid Jacquemart

Mais pas question d’entamer une course perdue d’avance face aux grosses machines belges (Les Ardentes, etc.). “Impossible de se positionner, alors que certaines stars demandent maintenant 100.000 euros de cachet. Et puis, on veut rester cohérent avec notre démarche sociale et proposer des prix abordables (la journée revient à 40 euros en prévente, le pass complet à 96 euros – NDLR).

Pour sa 20e édition, Esperanzah! se veut “décroissant”. Un mot d’ordre qui paraît à première vue contradictoire avec la décision des organisateurs de rajouter une quatrième journée. Mais l’idée est de retrouver une ambiance plus intime, un festival à taille humaine. À la journée, les jauges vont diminuer “passant de 12.000 festivaliers environ par jour, à 10.000”. Cette journée supplémentaire devrait également permettre de “repartir les coûts sur quatre jours. Sur le plan économique aussi, c’est un plus”, admet le directeur du festival.

Plus qu’un prétexte pour faire la fête

Pour Jean-Yves Laffineur, le contexte concurrentiel belge donne l’occasion “d’affiner en permanence l’identité” d’un événement qui, plus que jamais, se pose en caisson de résonance des luttes en cours. L’annulation de la dette des pays du tiers-monde, la justice climatique, le droit à l’alimentation…, chaque année, le festival, à travers son Village des possibles (qui réunit les nombreuses associations partenaires), met en avant une campagne thématique faite de films, débats, animations et pièces de théâtre.

La campagne 2022 s’intitule “Occupons le terrain”. “Occuper le terrain, ça veut dire mettre en évidence toutes les luttes locales, les résistances d’occupation citoyennes, face à la promotion immobilière par exemple. C’est dénoncer de grands projets inutiles et nuisibles, comme l’installation d’Alibaba à l’aéroport de Liège, détaille Lora Verheecke, la responsable de la campagne. Le tout, en faisant vivre les valeurs du festival toute l’année, pas seulement durant trois ou quatre jours. C’est pourquoi nous proposons en amont des événements thématiques, comme une balade décoloniale.”

C’est sans doute le défi de l’exercice (et sa limite?): ancrer cette volonté d’engagement durablement dans le réel, et être plus qu’un prétexte pour faire la fête. “On n’a évidemment pas la prétention de détenir à nous seuls le monopole des luttes, reprend Jean-Yves Laffineur. Ce qu’on veut, c’est contribuer à notre échelle, avec l’objectif de sensibiliser un maximum de monde à certains combats. Ces combats seront évidemment susceptibles d’être relayés plus largement par après. En 2016, on a fait campagne contre les traités de libre-échange. Bien sûr, on n’a été qu’un des nombreux rouages, mais Esperanzah! a permis de montrer que les citoyens n’étaient ne se reconnaissaient pas dans ce genre de traité. Et la Région wallonne a fini par se positionner contre le TTIP.” Autre point positif à mettre au bilan: le plan Sacha. En 2018, en pleine vague #MeToo, la campagne d’Esperanzah! porte sur “Le déclin de l’empire du mâle”. Elle débouche sur un plan de Safe Attitude Contre le Harcèlement et les Agressions en festival (plan Sacha), qui repense toute l’organisation dans le but de prévenir et de prendre en charge les victimes de violences sexistes et sexuelles. Un plan qui s’est ensuite exporté dans d’autres rassemblements, comme aux Solidarités ou aux 24 Heures Vélo de Louvain-la-Neuve.

En conclusion, “les débats, les campagnes que l’on mène, les concerts…, notre festival peut contribuer, même à notre petite échelle, à faire enfin bouger les choses, veut croire Jean-Yves Laffineur. Il est difficile, en traversant le festival, de ne pas être touché émotionnellement. Or, c’est bien à partir du moment où il y a de l’émotion qu’on peut espérer avoir du changement.

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