Jacques et Thomas Dutronc triomphent à Bruxelles en vrais seigneurs

Les Dutronc & Dutronc ont donné à l’Arena 5, devant 2 500 personnes et l’Atomium, un concert qui fait du bien.

Concert
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Ça part comme ça finira, sur des guitares énervées et un rythme bien balancé: Et moi et moi et moi. Ses "700 millions de Chinois" qui, 56 ans plus tard, sont devenus 1,4 milliard, est le seul bout de texte qui trahit son âge. Tout le reste semble avoir été écrit ces deux, trois dernières années pour égratigner les classes politiques, les obsessions sexuelles ou les petits secrets entre copains et les grandes vérités des complotistes. Même quand les rimes et le tempo se feront plus doux pour Le petit jardin, on peut souligner le propos écolo avant l’heure (1972), comme le fait d’ailleurs remarquer Thomas. Mais pour l’heure, ce maître Jacques en avance sur son temps se moque des retardataires en reprenant pour eux les premiers couplets.

Décontracté mais pas relâché

Chez Dutronc & Dutronc, on ne ment pas sur la marchandise. Tout est même affiché d’entrée dans un décor clin d’œil entre le studio d’enregistrement et le bar estampillé Corsica Band. Attention, le ton est décontracté mais pas relâché. Notre compatriote le pianiste jazzy Eric Legnini et Thomas, tous deux au cœur du projet et des arrangements musicaux, ne le permettraient pas. Ils peuvent compter sur des fines lames de la guitare, Fred Chapellier du département blues-rock et Rocky Gresset plutôt classe manouche.

Au bout d’une version vitaminée de La fille du père Noël, on a compris. Le fils (du père fouettard) tranche le morceau, le père l’emballe. En pleine lumière ce qui, littéralement et symboliquement, n’a pas dû leur arriver souvent, leur complicité s’exprime dans chaque enchaînement et s’entend à chaque refrain (même si Jacques reste le roi intouchable du trémolo crooner). Les deux pudiques ont prévu des lunettes de soleil, pas le public qui, entre deux rires et trois déhanchements, a plus d’une fois les yeux embués. Comme après cet enchaînement évident de J’aime plus Paris, en version JJ Cale, du fils (49 ans) et de Il est 5 heures Paris s’éveille du paternel (78 ans), quand ils se mettent à remonter le temps pour évoquer ces petits matins où Jacques tentait d’éviter de réveiller le fiston et Françoise Hardy (78 ans), prenant la précaution de monter l’escalier à l’envers : " –Tu rentres à cette heure? -Non, je pars déjà, j’ai du boulot ! ".

La préférence de Françoise Hardy

Avec eux et leurs chansons, on peut parler d’âge parce qu’ils ne le font pas, surtout au moment de ponctuer J’aime les filles d’un mutuel et canaille " si vous êtes comme-ci, téléphonez-lui ". Le show, c’est l’histoire joliment mise en musique d’une famille. Là, le père et le fils s’étreignent sous les applaudissements. Plus tard, Thomas introduit Sésame, la chanson à lui que préfère maman Hardy. Autrefois, elle lui disait " brosse toi les dents ", comme dans " Fais pas ci, fais pas ça ". Maintenant elle suit d’aussi près que possible la tournée des hommes de sa vie. Sur scène, on s’explique en famille. Thomas a souvent entendu "ses" fans lui dire qu’ils adorent son père ou sa mère, " moi j’aime les deux ". Jacques conclut : " et moi je n’avais pas le choix : je n’ai qu’un fils ".

Enfant de deux mythes, le boulot n’est pas facile. D’ailleurs Thomas s’excuse de glisser au milieu des " standards monstrueux de papa, une chanson à moi que vous ne connaissez peut-être pas ".  C’est Aragon, version ultra-tendue du classique Est-ce ainsi que les hommes vivent. Au bout d’un trio échevelé et d’un long solo perso (pour rappeler quel formidable musicien est Thomas), Jacques soupire d’aise : " Ça ne manque pas de guitares là. Je dois avouer, moi qui n’en joue plus ". En revanche, il sait encore roucouler Gentleman cambrioleur et faire chanter toute l’assistance. Quand le public, absolument ravi, et les Dutronc, discrètement fiers d’eux, font monter en chœur un vibrant "… vrai seigneur ", on se dit qu’on tient une bonne idée pour le titre de l’article.

La dernière image

Encore un clin d’œil à maman avec la version originale et instrumentale du Temps de l’amour (Fort Chabrol, première étincelle entre eux deux qui allait amener à la naissance de Thomas, dixit le paternel), un Opportuniste ravivé et annonciateur d’un album en duo à la rentrée, Un manouche sans guitare pour se trémousser en couple, des Playboys pour se sentir rajeunir. Tout le monde est debout depuis longtemps quand tombe l’irrésistible rockabilly Merde in France avec, aux balais et aux chœurs, quatre individus qui pourraient bien être importés spécialement de Corse pour ne pas laisser Jacques " seul " (même pendant la promotion du déchirant Vang Gogh, film qui lui valut un César, il était entouré de sa cour de déconneurs).

Arrivent déjà les rappels avec "Demain" au bout duquel Thomas va rechercher papa pour balancer "Les Cactus" dans un entrain de feux d’artifices. C’est fini au bout de 90 minutes, mais pas tout à fait… Tout le monde sourit et personne n’est pressé de quitter ce concert qui fait du bien. Des étoiles dans les yeux, on s’avoue qu’on n’en espérait pas tant. Les 2 500 spectateurs voulaient montrer leur amour et leur respect pour une carrière et un personnage uniques. Mais on imaginait qu’en dilettante légendaire, Jacques Dutronc ne pas voudrait pas trop y toucher.

Contre toute attente, il a joué le jeu et même beaucoup plus que ça. Dans un passage où les bâches ne le cachaient pas en train de quitter la scène vers sa loge, il s’est arrêté pour saluer les gens qui voulaient le remercier encore. Sa silhouette légèrement voûtée, sa main tendue, son sourire toujours ridé mais peut-être plus narquois, et derrière lui, son fils évidemment en noir comme papa… On gardera cette image au moins jusqu’au concert du 13 décembre prochain, et sans doute longtemps après encore.

Dutronc & Dutronc, le 13 décembre, Forest National, Bruxelles.

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