Avec ADN, Myriam évoque sa propre histoire, celle des enfants nés d’un donneur de sperme anonyme

ADN, pièce de théâtre signée Myriam Leroy, éclaire l’une des dernières parts d’ombre de nos sociétés: la filiation anonyme. Une problématique qui touche de nombreuses personnes en Belgique.

Myriam Leroy signe une nouvelle pièce de théâtre
© BelgaImage

“Attention, il y a un gros chien!” L’avertissement fait toujours son effet. On marche, avec prudence, dans l’allée qui mène vers l’arrière-maison que l’écrivaine-journaliste occupe dans cet intérieur d’îlot bruxellois. Myriam Leroy. Une autrice qui se situe à la croisée de l’art et de l’information. Et qui utilise, bien souvent, sa propre vie comme matériau. Pour ses chroniques radio. Mais également pour son œuvre littéraire. Ariane, son premier roman, s’inspirait de son adolescence. Son dernier roman, Les yeux rouges, rebondissait sur une sale campagne de harcèlement subie sur les réseaux sociaux. ADN, son dernier travail théâtral, est amarré à un phénomène social qui commence seulement à poindre. Mais qui concerne pourtant énormément de personnes. Et depuis longtemps. Des milliers de bébés dans le monde ont ainsi vu le jour, chaque année sur le dernier demi-siècle, suite à une procréation médicalement assistée réalisée grâce à des gamètes mâles anonymes. Un don qui finit aux oubliettes de l’histoire familiale. Encore actuellement, la grande majorité de ces enfants restent dans l’ignorance de la vérité de leur origine paternelle. En Belgique, on estime à 50.000 les hommes et femmes nés de ce partiel anonymat. Myriam Leroy a décidé de leur donner la parole. Son boxer à la robe fauve, assis à côté d’elle, nous regarde amicalement. Et en silence.

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Comment avez-vous recueilli les témoignages qui constituent la trame d’ADN?
Myriam Leroy –
Il y a une association belge, Donorkind, qui regroupe des enfants de donneurs anonymes et fournit des outils qui permettent, aux personnes qui le souhaitent, de “pister” leur père biologique. Je suis allée à leur meeting annuel. J’y ai rencontré des gens. J’avais envie d’écouter leurs histoires. Leurs témoignages étaient tous plus dingues les uns que les autres. Ces triplés de deux pères biologiques différents, d’autres qui ont retrouvé leur géniteur, d’autres qui ont appris la vérité de manière dégueulasse, d’autres encore qui ont été soulagés d’apprendre que leur père n’était pas leur père génétique… Des histoires qui valaient toutes un film…

Mais vous, vous en avez fait une pièce de théâtre…
Oui. La plupart des témoins exigeaient l’anonymat pour diverses raisons. Toutes ayant trait de près ou de loin à une peur de bouleverser le milieu familial. Les faire témoigner devant une caméra aurait eu un résultat prévisible et peu satisfaisant: une série de visages floutés articulant une voix maquillée. La pertinence du propos et l’intérêt des récits seraient passés à la trappe. J’ai passé en revue les autres moyens disponibles pour réaliser un travail documentaire. Le théâtre me semblait intéressant. Sur base d’une quinzaine de récits, j’ai rédigé un texte. Je l’ai transmis à Nathalie Uffner qui s’est chargée de la mise en scène. Les différents témoignages sont joués par quatre acteurs.

Pour quelles raisons vous êtes-vous emparée de ce sujet?
La raison, c’est un secret. Qui a plané sur ma vie pendant 35 ans… Il y a quelque temps, mes parents ont vu une émission de télé sur les secrets de famille. Notamment le témoignage d’une dame qui somatisait ce qu’on lui cachait et qui, après la “révélation”, recouvrait la santé. À l’époque, je souffrais moi-même de problèmes médicaux: les oreilles, les yeux, les cheveux… Mes parents se sont dit qu’il y avait peut-être un lien. Que le fait de cacher une information à un enfant était possiblement pathogène pour lui. Alors, ils ont décidé de nous dire, à ma sœur et à moi, ce qu’ils avaient toujours tu. Que “papa n’était pas papa”. Que nous avions été conçues grâce à un donneur anonyme. Quand j’ai su, cela ne m’a pas étonnée. J’ai toujours senti qu’il y avait un non-dit, mais je ne savais pas à quoi l’attribuer. Je me disais que mon intuition me jouait des tours… Mais j’ai en effet cessé d’être malade. J’ai trouvé ça très bien de la part de mes parents de parler et je m’entends plus que jamais avec eux. Mais j’ai eu envie de faire exploser ce tabou, de libérer la parole, de briser le silence…

Vous avez cherché à briser le deuxième secret: l’identité de votre père biologique?
Non. Ça ne m’intéresse pas. Ça tenterait bien ma sœur, mais moi, pas du tout.

Quelles sont les réactions que vous avez constatées?
Certains étaient affectés ou enthousiastes. Avec, pour beaucoup, une part plus ou moins grande de révolte. Il est vrai qu’on touche à la virilité, au patriarcat, au tout-puissant corps médical et aux pratiques visant à faire perdurer la “fiction” ad vitam: donneur ressemblant au père ou ayant le même groupe sanguin… Et il y a des gens en colère. Très en colère. Ce que j’ai pu constater, c’est que plus tard tu l’apprends, plus tu es susceptible de ressentir qu’on t’a menti, trompé. Pour ceux qui l’apprennent tôt, enfants, par contre, ce n’est vraiment pas un problème. Ça peut même être quelque chose d’amusant, de positivement différent. Comme s’ils avaient un beau tatouage.

Y a-t-il un schéma récurrent que vous avez pu noter parmi tous les témoignages?
Oui. C’est que le papa a parfois montré des difficultés d’attachement à l’enfant né d’autres gamètes que les siens.

On va rire en regardant ADN?
Oui. On va aussi pleurer. J’ai vu un filage il y a deux jours. Un passage “drôle” m’a fait peu à peu monter les larmes aux yeux. Faire jouer les témoignages par des acteurs apporte une épaisseur à la vérité. La prise de distance met en relief les émotions. C’est bluffant.

ADN, du 15 septembre au 22 octobre. De Myriam Leroy, mise en scène de Nathalie Uffner. TTO, Bruxelles. www.ttotheatre.com

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