Jo Dekmine quitte le 140

Après 52 ans à la tête de son théâtre, Monsieur Jo - l'homme qui flairait plus vite que les autres - fait un pas de côté. Son héritage est immense.

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En septembre, Astrid van Impe aura la lourde tâche de succéder à Jo Dekmine à la tête du Théâtre 140. Lourde tâche et pas vraiment puisque personne ne peut vraiment prétendre atteindre l’aura et la stature de Jo Dekmine qui reste un personnage unique dans le paysage sentimental des salles de spectacles bruxelloises. A 84 ans, après 52 ans à la direction du 140 et plusieurs autres passées ailleurs avant l’ouverture du 140, Jo et sa crinière de lion affamé font un pas de côté. Il cède sa place à une collaboratrice dont l’ambition est d’entretenir l’esprit Dekmine – celui d’un découvreur hors-pair – tout en marquant de son empreinte une programmation que l’on découvrira à la rentrée.

De Barbara au Living Theatre

Après avoir fait ses classes à La Tour de Babel et à L’Os à moelle – deux cabarets qui ont fait la légende du Bruxelles nocturne et où l’on découvrira une certaine Barbara, amie de Dekmine – Monsieur Jo ouvre le Théâtre 140, à l’avenue Plasky à Schaerbeek. Le lieu, qui ne paie pas de mine et ressemble à un grand garage, deviendra l’une des adresses les plus à l’avant-garde, mixant chanson française engagée, danse moderne et musique pop – une équation inédite et clairement aventurière. En 1964, la saison du 140 propose le tour de chant de Serge Gainsbourg que la presse bruxelloise qualifie de « chanteur mou et désinvolte ». En 1967, le premier concert de Pink Floyd – moment initiatique du circuit rock en Belgique – marque l’entrée du 140 dans l’ère de la pop culture incarnée par beaucoup d’autres artistes programmés – les Kinks, Michel Polnareff, Frank Zappa, Emerson Lake & Palmer, le Living Theatre – collectif expérimental de New York et icône de la contre-culture… Sans compter les figures imposantes du jazz moderne – Thelonious Monk, Lionel Hampton, Al Jarreau… Et sans oublier les futures grandes signatures de la danse contemporaine – de Pina Bausch à Anne Teresa de Keersmaeker, en passant par Carolyn Carlson et Philippe Decouflé.

De Guy Bedos à Christophe Miossec

Les affiches du 140 sont un véritable lieu de pèlerinage pour les historiens de l’air du temps… On y croise tous ceux qui, dans les années 60 et 70, imposent le français dans l’univers de la pop: Léo Ferré, Juliette Gréco, Jacques Dutronc, Javques Higelin, Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, William Sheller – mais aussi, jusqu’à aujourd’hui – Dominique A, Christophe Miossec, Jean-Louis Murat, Jeanne Cherhal, Benjamin Biolay… Sans oublier, les grands auteurs interprètes de la scène comique – Guy Bedos, Alex Metayer, Zouc… On pourrait continuer longtemps (52 ans donc!) ce petit jeu de name droping, mais ce serait figer le 140 dans le passé, lui, qui n’a jamais voulu regarder que vers le futur. Une politique du regard dont Jo Dekmine est bien sûr le principal artisan. Avec son départ, c’est une page de la vie culturelle en Belgique qui se tourne. Bonne route à vous, Monsieur Jo.  

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