The Beatles : la magnifique réédition de "Revolver", un disque charnière pour le groupe

Avec cet album de 1966, le groupe ne se contente plus de faire de la pop, il fait aussi de l’art. Le producteur Giles Martin nous a convié à Abbey Road pour évoquer la réédition de ce disque très Swinging London.

Photo promo des Beatles à Londres pour la sortie de “Revolver” en 1966.
Photo promo des Beatles à Londres pour la sortie de “Revolver” en 1966.

Blottis au numéro 3 d’Abbey Road, dans le nord-est de Londres, les ­studios mythiques Abbey Road sont un lieu de pèlerinage. Chaque jour, des milliers de fans viennent prendre la pose sur le passage pour piétons immortalisé sur la pochette d’“Abbey Road”, dernier album des ­Beatles. Le muret de la cour ceinturant l’immeuble est repeint trois fois par an pour être aussitôt recouvert de messages d’amour. Chaque jour, tous ces dévots de la pop poussent la porte du “shop”de souvenirs. Comme tout le monde, on fait pareil en se promettant de “ne faire que regarder”. Comme tout le monde, on en ressort la carte de crédit débitée de quelques dizaines de livres sterling et avec un sac comprenant des chaussettes Yellow Submarine, un Monopoly ­Beatles et un vinyle picture disc de “Let It Be”.

Les studios ne sont pas accessibles au public: ils sont toujours opérationnels! Outre les Beatles, c’est tout le gratin de la pop qui a enregistré ici et le réserve encore aujourd’hui - Pink Floyd, The Kinks, Deep Purple, Wings, notre Adamo national (en 1964 et 1966), Coldplay, Oasis, Florence + The Machine, Kanye West, Lady Gaga… La superficie impressionnante du studio 1 attire aussi les grands orchestres et les compositeurs de soundtracks. Ennio Morricone y a créé plusieurs bandes-son légendaires.  Les B.O. du Hobbit et de Harry Potter sont nées ici.

C’est à l’invitation de Giles Martin que nous ­pénétrons à Abbey Road. Giles, 52 ans, a repris le flambeau de son père Sir George Martin, producteur historique des Fab Four, disparu en 2016. Il est le seul et unique responsable des rééditions du catalogue Beatles avec l’assentiment de Paul McCartney, Ringo Starr, Yoko Ono et des ayants droit de George Harrison. Sans respecter la chronologie, il a ainsi remixé “Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band” (2017), le “White Album” (2018), “Abbey Road” (2019) et “Let It Be” (2021). S’il nous accueille en cette journée d’automne ensoleillée, c’est pour nous faire écouter en avant-première la réédition de “Revolver”, commercialisée ce 28 octobre sous différents formats: édition standard (1 CD ou 1 LP), Digipack 2 CD, Édition Super Deluxe ( 5 CD ou 4 LP) comprenant l’album original dans un nouveau mixage stéréo, 31 démos inédites, la version originale en mono, un EP ainsi qu’un livret avec un nouveau texte écrit par McCartney.

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Disque charnière

Septième album des Beatles paru le 5 octobre 1966 en pleine ère du Swinging London, “Revolver” est un disque charnière pour le groupe. C’est aussi une révolution pour la pop et un jardin extraordinaire pour Giles Martin qui a consacré ces deux dernières années à réécouter les quelque 300 heures de bandes origi­nales pour en tirer le meilleur. “La règle d’or avec les rééditions Beatles est simple: “ne rien enlever, ne rien ajouter”. Les progrès technologiques nous permettent de nettoyer et de mixer de manière optimale des éléments sonores qui se trouvaient sur les bandes originales. Pour “Revolver”, nous avons utilisé le même logiciel qui a servi au réalisateur néo-zélandais Peter Jackson sur le film Get Back. Il nous a permis d’isoler chaque piste enregistrée par les Beatles pour mieux les mettre en valeur.”

Quand ils rentrent à Abbey Road le 6 avril 1966 pour travailler sur le successeur de “Rubber Soul”, les Beatles savent déjà qu’ils ne donneront plus de concerts. Ils n’ont pas 25 ans de moyenne d’âge mais veulent passer tout leur temps à créer. Trois ans plus tôt, ils chantaient le gentillet From Me To You sur un rythme Merseybeat conventionnel. Avec “Revolver”, ils vont expérimenter, tester et essayer ce que personne n’a fait auparavant. Ils sont libres, riches et complètement fous. “”Rubber Soul” était marqué par notre consommation d’herbe. “Revolver”, c’est la découverte de l’acide”, dira malicieusement Lennon.

“Rubber Soul” était marqué par notre consommation d’herbe. “Revolver”, c’est la découverte de l’acide.”
John Lennon

Exagéré ou pas, ce commentaire explique les effluves psychédéliques de certaines compositions de “Revolver”. On pense à Tomorrow Never Knows ou encore à Doctor Robert qui raconte l’histoire – véri­dique – d’un médecin new-yorkais prêt à prescrire toutes les pilules qu’on lui demandait. “Revolver” est aussi l’album le plus collectif du groupe. “Chacun venait avec ses idées, mais restait ouvert aux propositions des autres et ils mettaient tout en commun. Ils étaient unis et regardaient dans la même direction. Avec “Revolver”, ils voulaient créer un langage musical inédit et avant-gardiste tout en restant populaires”, commente Giles Martin.

Un préservatif sur un micro

Le disque abrite ainsi trois compositions de George Harrison qui a tout le loisir d’exprimer son goût pour la culture indienne. Et si c’est Paul McCartney qui compose quasi seul l’hymne à la gloire des sous-mariniers Yellow Submarine, c’est John Lennon qui essaie d’abord de l’interpréter (on retrouve la maquette en bonus de la réédition) avant que Ringo ne la chante sur la version définitive. Sur “Revolver”, les chansons ne parlent plus exclusivement d’amour comme c’était le cas précédemment. Le disque s’ouvre, du reste, par la diatribe Taxman, chanson écrite par George Harrison en réaction à la rage taxatoire qui sévissait déjà en Grande-Bretagne. Pas loin de la réflexion psychanalytique sur la solitude, ­Eleanor Rigby est l’une des compositions les plus sombres jamais écrites par Paul McCartney.

”J’aime toutes les chansons du disque mais ce qui m’a ­littéralement scotché, ce sont les innovations techniques qui ont encore un impact sur la musique d’aujourd’hui”, commente encore Giles Martin. Sur Yellow Submarine, quelqu’un a eu l’idée de mettre un préservatif sur le micro pour trafiquer la voix de Ringo (l’essai figure en bonus). Ailleurs, sur Rain et I’m Only Sleeping, c’est en faisant tourner les bandes à l’envers qu’ils ­obtiennent ce son si particulier à la guitare. Ils bousculent aussi les conventions en ­procédant par collages et boucles sonores pour ­composer Tomorrow Never Knows, préfigurant la technique du sampling utilisée dans le hip-hop trente ans plus tard. Sommet mélo­dique du disque, Eleanor Rigby est une autre ­première. Pas un seul Beatle ne joue sur la chanson, laissant place à un double quatuor à cordes.  On ne dira pas qu’Arctic Monkeys, Oasis ou King Gizzard And The Lizard Wizard n’ont rien inventé. Mais en replongeant ici dans le riff de guitare de Got To Get You Into My Life, le sitar de Tomorrow Never Knows ou les cordes d’Eleanor Rigby, on sait quel ­disque les a inspirés. Avant de s’attaquer à la réédition de “Rubber Soul”, Giles Martin va s’accorder un break Beatles pour ­travailler sur la bande-son d’un biopic d’Amy ­Winehouse dont le premier album “Frank” a lui aussi été enregistré à Abbey Road.

Revolver deluxe ****
The Beatles
Universal

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