Lomepal : "Ce sont les Beatles qui m’ont donné envie de refaire de la musique"

Disparu des radars depuis deux ans, le rappeur désormais trentenaire revient métamorphosé avec “Mauvais ordre”, un troisième album à l’introspection chirurgicale.

© Manu Fauque

Lomepal n’est plus cette jeune tête brûlée insouciante venue au rap par le skate qui chantait À la trappe, en featuring avec Nekfeu en 2011. Il a 30 ans aujourd’hui.  C’est un adulte devenu un poids lourd dans le game francophone suite au succès phénoménal de ses deux ­premiers albums: “Flip” en 2017 et “Jeannine” en 2018. Comme chez Stromae, ces années “à grimper la falaise” ont laissé des traces. Après une ­tournée marathon, Lomepal disparaissait fin 2019 pour redevenir Antoine Valentinelli. Et ça ne s’est pas fait sans mal. Remise en question, dépression, panne de son… Il est passé par toutes les phases.

Cette reconstruction et cette quête d’identité nourrissent “Mauvais ordre”. Le disque n’est pas sombre mais il n’est pas joyeux non plus. Lomepal dit au revoir à sa jeunesse sans la renier. Il met davantage de guitares pop sans oublier les beats modernes ensorcelants. Il a aussi épuré son écriture. Qu’elle soit introspective ou non, celle-ci lui sert à la fois de thérapie tout en capturant exactement le ressenti de sa génération. Lomepal chante ici le mal-être (Maladie moderne), la recherche de l’âme sœur (Prends ce que tu veux chez moi). Il assume ses failles (À peu près) et partage avec nous sa vision d’un monde meilleur. Pas le monde parfait mais celui où il serait en paix avec lui-même.

Comment s’est passé le retour à la réalité après le succès de “Jeannine”?
Lomepal  –
Les derniers concerts ont eu lieu fin 2019. Début 2020, j’ai décroché, hormis la cérémonie des Victoires de la musique pour laquelle j’avoue que j’ai dû me forcer. Quand nous avons été confinés en mars 2020, j’en ai profité pour me nettoyer le cerveau en écoutant plein d’autres musiques que le hip-hop. J’ai aussi appris les bases pour être capable de jouer de la guitare et du piano. Ce n’est qu’au début de l’année 2021 que j’ai commencé à ressentir l’envie de repartir dans l’aventure d’un album. J’ai laissé les choses se faire naturellement, sans rien bousculer.

50 degrés évoque la recherche du goût de la première fois. Vous l’aviez perdu?
Je me suis posé beaucoup de questions ces deux dernières années. L’approche des trente ans, mes relations sentimentales, la musique… J’avais réalisé et même dépassé les objectifs que je m’étais fixés. C’était paradoxal. L’existence que je menais était agréable mais elle n’était pas inspirante. J’éprouvais une sorte de lassitude. Je n’aimais rien de ce que j’écrivais. J’ai dû réap­prendre à apprécier toutes les petites choses de la vie. Je voulais retrouver l’enthousiasme des débuts, mais je me rendais compte que je ne revivrais plus jamais ça. Beaucoup de chansons du disque tournent autour de ce ­questionnement. À commencer par Mauvais ordre qui donne son nom à l’album. J’avais les mots. J’ai dû travailler sur moi pour les mettre dans le bon ordre.

Dans Pour de faux, vous dites que John Lennon est en vous “dans chaque phrase”. Les Beatles vous ont remis sur le droit chemin?
C’est un truc de dingue. En 2020 et 2021, je me suis replongé de manière compulsive dans les ­Beatles. Chansons, DVD, Wikipédia… J’ai tout épluché. Ce sont les Beatles qui m’ont donné envie de refaire de la musique. Je me fixais ce challenge impossible de faire comme eux: des chansons à la fois simples et sophistiquées qui signifient ­quelque chose. J’ai commencé à démarrer sur des bases musicales avec de vrais instruments et puis j’ai ajouté des sons modernes, plus hip-hop, des trucs que je sais faire. Si je n’étais pas repassé par la case Beatles, je n’aurais jamais pu y arriver.

Vous êtes souvent entre le flow rap et le chant sur ce disque. C’est votre signature?
À la base, j’ai un problème de rythme. J’ai appris à rapper sur des sons d’ordinateur, des beats très droits, et quand j’ai commencé à introduire des instruments dans ma musique à l’époque de “Jeannine”, j’ai voulu chanter. Aujourd’hui, je me retrouve effectivement entre les deux. C’est du Lomepal, c’est mon style. Le déclic s’est fait lorsqu’on a fait cette fameuse session acoustique à Paris en 2019 (3 jours à Motorbass, documentaire d’Arte disponible sur YouTube – NDLR). À cette occasion, j’ai dû complètement assumer cette manière de chanter, car il n’y avait aucune machine derrière moi.  Ça m’a complètement libéré.

Chanson la plus sombre de l’album, Maladie moderne évoque sans la nommer la dépression. Vous êtes passé par là?
Fin 2021, j’étais dans une période sombre. Je restais couché toute la journée, je ne voyais personne. Le vide total. Je m’empêchais d’écrire car je ne voulais pas d’un album sur le mal-être. Et puis j’ai craqué et j’ai mis tout ce que je ressentais dans cette chanson. Elle a un côté Pixies avec cette boucle de guitare acoustique, sa mélodie et ses chœurs. Maladie moderne fait un peu tache mais il représente bien ce que j’ai traversé. Je ne dirais pas que c’est la seule chanson dark du disque, mais ici j’y vais de manière frontale. Sur les autres, je suis davantage dans l’ironie, le détour, voire le déni.

Contrairement à beaucoup de rappeurs, vous n’hésitez pas à mettre vos failles en avant. C’est une volonté?
Le rap a évolué. Cette image du rappeur conquérant et sûr de lui était peut-être de mise il y a dix ans, mais c’est moins le cas aujourd’hui. Au début, je manquais de confiance mais j’ai très vite écrit sur mes faiblesses, j’aime ça.

Dans Hasarder, vous parlez d’une vie “horriblement belle”. Que voulez-vous dire?
J’ai eu la chance de pas mal voyager et je me rends compte que je suis plus proche de la mentalité des pays chauds que d’ici. Dans les pays chauds, il y a une attitude laxiste, plus nonchalante, plus humaniste. Tout ne va pas bien, c’est loin d’être la ­perfection, ça devient même parfois foireux, mais l’amour et la passion sont plus forts que tout. C’est ça, une vie “horriblement belle”. L’idée me plaît.

Vous aviez quitté les réseaux sociaux. Vous appréhendez votre retour?
Avec un nouvel album et une nouvelle tournée, je ne peux pas faire autrement que communiquer sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas un truc qui m’enchante. J’ai tout confié à mon management. En amont, j’ai décidé de ce qu’on mettait ou pas comme information. Moi je ne poste rien et je m’en éloigne le plus ­possible pour me préserver.

À l’époque de “Flip” ou de “Jeannine”, vous étiez plus accessible. Pour “Mauvais ordre”, votre management fait tout pour décourager les médias de vous solliciter. Vous avez appris à dire non?
Pour “Mauvais ordre”, j’ai voulu faire une promo chirurgicale, ne parler qu’à quelques médias qui me suivent depuis le début. Je sais que ça va frustrer beaucoup de personnes, j’en suis désolé mais tant pis. Je dois d’abord penser à moi et à ma santé mentale. Mais malgré ce souhait, je me fais encore avoir. Je me retrouve en France en ­couverture de maga­zines que je n’ai pas choisis. Je dois encore resserrer l’étau. À chaque promotion, je découvre des choses que je ne dois plus accepter par la suite.

Les 22 et 23/2. Palais 12, Bruxelles.

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