Maxime Le Forestier : «Les grosses maisons de disques se foutent de savoir si un disque est bon ou mauvais»

L’un des derniers grands artisans de la chanson française se raconte dans un émouvant documentaire diffusé sur la RTBF et réinvente son répertoire dans un double album live qui va à l’essentiel.

Maxime Le Forestier
© Jean-Christophe Guillaume

Je n’écris pas parce que j’ai quelque chose à dire. J’écris parce qu’il me faut quelque chose à chanter”, explique Maxime Le Forestier. En 1972, son premier album “Mon frère” devenait la bande-son de toute une génération. L’auteur-compositeur alors âgé de vingt-deux ans évoquait l’utopie hippie à laquelle il avait goûté brièvement à San Francisco dans “une maison bleue adossée à la colline”. Il abordait déjà l’écologie et ­faisait rimer “parachutiste” avec “fasciste”. Cinquante ans plus tard, alors que paraît “On a fini par trouver une date”, album live mixant ses grands classiques avec un nouveau répertoire - la RTBF propose l’excellent documentaire inédit Maxime Le Forestier, l’enchanteur.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans ce portrait de la RTBF?
Maxime Le Forestier -
Ce sont les témoignages. Ceux de ma famille, de mes amis et d’artistes comme Vanessa Paradis, Zazie, Thomas Dutronc, Daniel Auteuil ou mon ami Philippe Lafontaine. Le comédien, réalisateur et scénariste Jacques Weber m’a écrit une très longue lettre après avoir été interrogé pour ce film. Je ne vous en dévoilerai pas la teneur car c’est très personnel, mais ses mots m’ont remué.

Toutes ces images de bonheur tournées dans votre maison du Loir-et-Cher… Ça doit être de plus en plus difficile de la quitter pour partir en tournée, non?
J’ai acheté ce moulin en 1978. Les racines ont eu le temps de pousser et les habitudes, de s’installer. C’est là que toutes mes chansons naissent. J’y trouve le calme et le confort. Je ne pourrais pas écrire ailleurs. Mais j’aime le public et les ­concerts. Ce n’est donc jamais compliqué de quitter ce havre de paix. Les fuseaux horaires s’arrêtent aux limites de cette ­maison du Loir-et-Cher et ils reprennent ­lorsque je la quitte pour partir en tournée. J’ai la chance d’avoir trouvé très tôt cet équilibre dans ma vie.

Votre double album live capture votre dernière tournée passée par le Cirque Royal de Bruxelles. Elle avait un goût plus particulier?
Oui. Le Covid et l’arrêt forcé des concerts ont rendu ces moments partagés avec le public encore plus précieux. C’est aussi la première tournée où je suis accompagné par mon fils Arthur à la guitare. Enfin, ce disque live est aussi le premier que je sors sur mon nouveau label Tôt ou Tard.

https://www.youtube.com/watch?v=wNFbJGvZKms

Chez Polydor, vous aviez le contrat le plus ancien en cours. Pourquoi partir?
Je n’ai plus ma place dans une grosse maison de disques. Le système y est pyramidal. Quand je m’adressais à quelqu’un de Polydor à Paris, on me répondait toujours “on va voir”. Toute décision devait être validée par la maison mère française Universal qui devait ensuite en référer à Universal International. Ces gens se foutent de savoir si un disque est bon ou mauvais. Ils ­cherchent simplement à faire monter le cours des actions. Je suis un artisan, et pas un industriel. Chez Tôt ou Tard, je parle à de vraies personnes qui connaissent mon projet et me répondent. J’aime bien les artistes qui y sont signés. ­Vianney, Yael Naim, Vincent Delerm. On partage une même idée du “métier”.

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Le secret de votre longévité, c’est la liberté artistique?
Oui, c’est tellement logique. Si vous essayez de faire ce que le public attend de vous, vous avez toujours un coup de retard. Je préfère l’instinct, quitte à me planter. Ça m’est arrivé. J’ai eu un long passage à vide fin des années 70 et au début des années 80. Mais ça m’est aussi arrivé d’avoir un coup d’avance.

Après le succès de votre premier album “Mon frère”, vendu à plus d’un million d’exemplaires en 1972, vous avez été catalogué ”voix d’une génération” et “chanteur contestataire”. Comment l’avez-vous vécu?
Ce fut très problématique. Le succès est plus ­traumatisant que l’échec. Personne n’est préparé à ça, surtout quand ça vous tombe dessus avec un premier album à vingt-deux ans. C’est difficile à gérer. Il n’y a plus personne qui ose vous dire non et vous finissez par penser que toutes vos idées sont bonnes, ce qui est faux bien sûr. Au milieu des années 70, après la naissance de mon premier fils, le métier est devenu moins important pour moi. Ça correspondait aussi à une époque où je voulais enlever cette étiquette “chanteur engagé” et essayer de nouvelles choses. Un ­disque fait entièrement avec des synthétiseurs, un autre plus funk/jazz… Ce ne sont pas des chansons qui sont restées comme San Francisco ou Mon frère, mais elles avaient du sens à leur sortie.

Quelle chanson vous définit le mieux?
Né quelque part, une chanson que j’ai composée en 1988.  La chanson vit sa vie toute seule, elle a traîné dans plein d’endroits bizarres dans le monde. On l’apprend à l’école, elle passe en bande-son dans des documentaires citoyens, elle a été reprise dans plein de langues avec des voix magnifiques, notamment par Ayo qui en a fait une version fantastique. Un jour, je me suis retrouvé à chanter du Brassens à Johannesburg. La salle était pleine. Je pensais: ­Brassens est connu ici. Mais non, les gens disaient: “on est venus voir le chanteur de Né quelque part”.

Bannissez-vous certains mots quand vous écrivez?
Je déteste la poésie abstraite. Je trouve, par exemple, que c’est fainéant et plat d’utiliser le mot “désespoir”. Je préfère trouver une image qui exprime le désespoir. J’ai toujours fait aussi attention à ne pas mettre des noms propres dans mes chansons car ça ne reste pas. J’en ai parlé beaucoup avec Souchon. Aujourd’hui quand il chante Foule sentimentale, il transforme le début du couplet “On nous Claudia Schiffer” par “On nous Kim Kardashian”…

Votre pamphlet antimilitariste Parachutiste a été repris par la poétesse folk Joan Baez...
Joan Baez a repris Parachutiste dès 1971. Depuis, on se voit chaque fois qu’elle passe à Paris. Elle est drôle, authentique et pleine de modernité. On parle de nos chansons, de nos enfants. Elle aussi se faisait accompagner de son fils sur ses dernières tournées. Ça nous a fait un point commun en plus. J’ai assuré une tournée française de quelques dates avec elle. Je voyageais dans son bus de tournée, un vieux bus anglais à impériale. C’était dingue.  L’esprit de Bob Dylan était partout. Un jour, pour rire, j’ai demandé: “Comment va Bob?” Un ingénieur du son a répondu simplement: “Il va beaucoup mieux, sa grippe a disparu”… Comme s’il faisait partie de la vie de tous les membres de l’équipe.

Vous n’échappez pas à la question des 3 B, Brel, Bécaud ou Brassens?
Jacques Brel, il a eu deux périodes. La première, c’était des chansons bien-pensantes. Brassens l’appelait “l’abbé Brel”.  Bécaud, pour sa part, n’écrivait pas ses textes. Chez Brassens, par contre, il n’y a rien à jeter. J’ai fait une tournée Brassens. J’ai écrit un livre sur lui pendant le confinement (Brassens et moi, 2021, Stock). J’ai enregistré les 171 chansons qu’il a composées. Elles sont toutes importantes.

Vous êtes attentif à la nouvelle génération?
J’éprouve une tendresse particulière pour les ­quadras. Ils avaient vingt ans quand la crise du ­disque a éclaté et ils ont continué malgré tout à écrire des chansons. Je pense à Benoît Dorémus, Jeanne Cherhal, Alexis HK, Orelsan...

Orelsan, Stromae et Damso sont-ils les Brassens et Le Forestier d’aujourd’hui?
Oui, j’en suis certain. Orelsan raconte beaucoup de choses dans ses chansons et il a trouvé un ­langage original.

*** On a fini par trouver une date. Tôt ou Tard/[PIAS] 

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