Kanye West est-il «cancelled» pour de bon?

De nouveau épinglé pour des propos scandaleux, Kanye West, l'artiste le plus important de sa génération, est en passe d'être "annulé" une bonne fois pour toute. Comment en est-on arrivé là?

Kanye West est-il «cancelled» pour de bon?
AMSTERDAM – ANP KIPPA FERDY DAMMAN

« Nous devons arrêter d'insulter les nazis en permanence. J'adore les nazis ». Kanye West en roue libre, encore et toujours. Il y a quelques semaines, Ye perdait ses contrats avec plusieurs grandes marques pour propos antisémites. Il y a quelques mois, il arrivait à la Fashion Week de Paris avec un tee-shirt « White Lives Matter ». Ce n'est plus un dérapage, c'est un crash irréversible, la chute d'Icare qui a volé si près du soleil qu'il a fini par se brûler les ailes.

Comment en est-on arrivé là ? Comment en est-on passé de « George Bush n'en a rien à foutre des noirs » qui avait fait de lui le porte-parole de la communauté afro-américaine à « J'aime Hitler » qui a eu pour (première) conséquence de le voir exclu de Twitter par Elon Musk, pourtant chantre de la liberté d'expression absolue ? Cette fois, il semblerait bien que Kanye West ait enfin réussi à se faire « annuler » (cancelled) pour de bon.

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« Un géant qui se regarde dans le miroir ne voit rien »

Bouffon pathétique pour beaucoup, Kanye West est pourtant un des (si pas le) artistes les plus importants de sa génération. Au sommet depuis près de vingt ans, il a défini les codes musicaux du siècle, a sorti le hip-hop du ghetto pour l'installer dans les foyers blancs et n'a cessé d'innover. Il est l'égal d'un Michael Jackson, d'un Prince. Mais son complexe divin a fini par le rattraper. Et plus dure sera la chute.

Au tout début de sa carrière, il est producteur de l'ombre qui recherche le micro. Personne ne le prend au sérieux, mais lui y croit. Sa mère, Donda, aussi. Plus que quiconque. C'est elle qui lui donne cette confiance en lui. C'est elle aussi qui le maintient dans le droit chemin. Dans le documentaire Netflix Jeen-Yuhs, on la voit lui raconter une parabole : « Un géant qui se regarde dans le miroir ne voit rien parce qu’il garde les pieds sur terre ».

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Vie et mort du plus grand artiste du XXIe siècle

Quelques années plus tard, en 2007, Kanye a réussi. Il est au sommet de la gloire et s'apprête à sortir sont troisième album quand sa mère décède. Il se sent amputé : « C'est comme de perdre un bras », dira-t-il. Il se maintient tant bien que mal par le travail, sortant coup sur coup des albums générationnels, repoussant les limites du hip-hop (vers le rock, l'électro, la pop...) tout en restant numéro 1.

Certes, Kanye West a tendance à déraper, cela fait partie de sa personnalité : il dit ce qu'il pense tout haut, comme la fois où il prend des mains de Taylor Swift un award pour le remettre à Beyoncé, ou quand il dit en direct à la télévision, lors d'un téléthon pour aider les victimes de l'ouragan Katrina que « George Bush n'en a rien à foutre des noirs ». Mais cela rajoute plutôt à sa mystique. Kanye est intouchable. Mieux, il est la voix du peuple.

Volonté de puissance

Une femme prendra la place de sa mère, lui offrant un cadre ferme et le conseillant sur sa carrière : Kim Kardashian, qu'il épouse en 2014. Mais le style de vie bling-bling qu'ils vivent n'aide pas le rappeur à rester ancré à la réalité. En 2016, Kim Kardashian est victime d'un cambriolage à main  armée à Paris. Quelques semaines plus tard, Kanye est emmené de force à l'hôpital psychiatrique. Il sera diagnostiqué bi-polaire. A partir de là, les choses vont aller de mal en pis.

Ses sorties médiatiques sont de plus en plus controversées. Kanye veut dire quelque chose, mais c'est autre chose qui sort, comme quand il dit que « 500 ans d'esclavage, ça ressemble à un choix ». Lui a toujours été pour la libération des noirs, la libération par le mental, par le fait de pouvoir dire : « Je suis un Dieu ». Mais il sera bientôt rattrapé par cette volonté de puissance. De la même manière que Nietzsche a été récupéré par les nazis, Kanye va virer de plus en plus à droite, vers la provoc' pour la provoc', le complotisme et le grand n'importe quoi.

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Le plafond de verre a été atteint

Il y a d'abord le soutien à Donald Trump. Pour un Noir-américain qui avait critiqué George W. Bush sur cette question précise, la contradiction n'a échappé à personne. Il y a eu la désastreuse candidature aux élections présidentielles 2020 qui a sonné le glas de son mariage – ce qui l'a fait complètement perdre pied (sans que cela excuse quoi que ce soit à son comportement). Il y a la défense de personnalités difficilement défendables, comme Bill Cosby, Michael Jackson, Marilyn Manson... Toujours dans la provoc, Kanye se fait le seul rempart à la cancel culture. Avant d'être lui-même (enfin) lâché par ses sponsors il y a quelques mois pour des propos antisémites. Et donc, aujourd'hui, Hitler et les nazis... Le plafond de verre a été atteint.

Kanye pense-t-il ce qu'il dit ? S'entend-il parler ? A voir ses interviews, il a l'air dans un univers parallèle, délirant, complètement bouffé par son besoin de notoriété, n'ayant nulle part où aller sinon sur les plateaux télé pour déblatérer des insanités et se faire remarquer. Comme s'il n'y avait plus que dans les médias qu'il se sentait exister. En 2021, Kanye West avait sorti son testament : Donda, un disque marqué par la foi et l'absence de sa mère. Un disque à coeur ouvert. Après ça, il avait tout dit. La chute était inévitable. Mais désormais, pour Kanye West, l'important, c'est pas la chute, c'est l'atterrissage.

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