Il y a trente ans, la Rage se levait contre la Machine

Le premier album de Rage Against The Machine est sorti il y a tout juste trente ans. Qu'en reste-t-il aujourd'hui?

Rage Against the Machine
Photo de presse du groupe Rage Against the Machine @D.R.

Un visage barbu, les yeux dans le vague… Pour toute une génération, le figure de Che Guevara n’était pas particulièrement liée à la révolution cubaine, mais plutôt à un groupe de rock américain qui venait de sortir son premier album : Rage Against The Machine. Un disque sorti le 3 novembre 1992, il y a tout juste trente ans. Rapidement, les tee-shirts à l’effigie du Che accompagnés de ces quatre mots révolutionnaires sont portés en masse par les adolescents. Les deux ne faisaient plus qu’un. Des consciences s’éveillaient, la Rage se faisait entendre.

L’heure était encore à l’utopie, celle que le rock pouvait changer l’ordre mondial. Un groupe allait représenter ce combat romantique mieux que quiconque. Là où Nirvana disait le désarroi de la génération X, Rage Against The Machine était la dernière étincelle révolutionnaire d’une musique qui allait gentiment devenir un business comme un autre. Mais quelle étincelle ! Une flamme faisait écho à la pochette du disque, cette photo de Malcolm Brown de l’Associated Press prise à Saïgon en 1963 et montrant Thich Quang Duc, moine bouddhiste s’immolant par le feu pour protester contre le régime en place au Sud-Vietnam.

The Clash rencontre Public Ennemy

Rage Against The Machine est né de la rencontre entre Tom Morello et Zach de la Rocha à Los Angeles. Le premier est guitariste, étudiant à Harvard et métis – son grand-oncle a été le premier président élu au Kenya. Le second est un punk fan de hip-hop d’origine mexicaine que les questions de société font bouillir. Accompagnés d’une section rythmique en acier trempé (Brad Wilk et Tim Commerford), ils fondent Rage Against The Machine alors que la première guerre du Golfe bat son plein.

"Plus que toute autre chose, je me souviens de la connexion qu’il y avait dans la pièce, se rappellera Brad Wilk devant le journaliste Ben Myers en 1999. Quelque chose collait. Il y avait quelque chose de vraiment spécial dans ce que nous faisions. Nous ne l’analysions pas, nous ne mettions pas de mot dessus. C’était juste très intense ". Rapidement, le groupe trouve son son. Un mélange bien dans l’air du temps entre le rock dur et le hip-hop le plus engagé. Le Clash rencontre Public Ennemy. Les barrières étaient prêtes à tomber.

" À l’époque, la scène musicale était un véritable apartheid, expliquait Tom Morello au Telegraph en 2016, les Blancs écoutaient du rock, les Noirs du hip-hop, les deux communautés ne se mélangeaient pas. Mais nous étions un groupe mixte ". Un détail qui n’en est pas un. Rage a été un des premiers groupes rock à intéresser les fans de hip-hop et à pousser les purs rockeurs à se pencher sur le rap.

Violences policières

Tandis que le groupe répète et donne ses premiers concerts, un jeune noir du nom de Rodney King est roué de coups par des policiers à Los Angeles. Cinquante-six coups de matraques et six coups de pieds Mais, et c’est peut-être une première, la scène est filmée. L’Amérique est choquée. Quelques mois plus tard, trois des quatre policiers sont acquittés. Los Angeles s’embrase. Trois jours et trois nuits d’émeutes qui feront soixante morts. C’est dans ce contexte que Rage écrit le brûlot " Killing In The Name " qui fait directement référence à cette affaire et aux violences policières.

Rage n’est pas un simple groupe de rock, mais un haut-parleur pour faire entendre les injustices. Absolument toutes leurs chansons sont politiques : " C’est la raison pour laquelle je suis dans ce groupe : pour donner de l’espace et du volume aux différentes luttes qui ont cours aux USA et dans le monde ", résume Zack de la Rocha en 1999.

A y regarder aujourd’hui, il est intéressant (ou désespérant) de se rendre compte que toutes ces chansons restent pertinentes. Killing In The Name parle de racisme institutionnalisé et de brutalité policière, Bullet In The Head de l’utilisation des médias par le gouvernement américain dans le but de contrôler la population, Bombtrack d’inégalité sociale et Take The Power Back est un appel au peuple pour reprendre son destin en mains.

La Machine a gagné

L’affaire tournera à plein régime durant un temps. Des millions d’ados découvrent Che Guevarra, Leonard Peltier (natif américain condamné à perpétuité pour avoir tué deux agents du FBI) ou l’EZLN (la guerilla zapatiste du sous-commandant Marcos au Mexique) à travers Rage Against The Machine qui porte fièrement le drapeau révolutionnaire lors de concerts financés par… la multinationale Sony. Là est toute la limite d’un groupe de rock au sein d’une industrie (alors) florissante. C’est aussi ce qui poussera Rage à abandonner dix ans plus tard. Et s’il reprend la route sporadiquement (comme il aurait dû le faire en Europe en septembre dernier), le combat n’a plus la même saveur – surtout à 100 euros la place.

En ce sens, l’histoire de Rage est aussi celle d’un échec. Après eux, le rock, comme le rap, rentreront gentiment dans le rang. Complètement dépolitisés, les deux genres nés de la contestation sont aujourd’hui un business comme un autre sans revendication autre que celle de faire le plus de fric possible… Pire, le slogan du groupe : "Fuck you I won’t do what you tell me" (tiré de Killing in the Name) est aujourd’hui repris par les pro-Trump et autres antivax et complotistes. " Ce n’est pas exactement ce que nous avions en tête ", commentait en 2020 Tom Morello sous un tweet montrant des pro-Trump entamant le refrain contestataire. Trente ans plus tard, une conclusion s’impose : " J’ai combattu la machine, mais la machine a gagné ".

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