Quand Thomas Dutronc raconte Jacques : "Un père à l’ancienne"

Thomas Dutronc a sorti son père Jacques de sa retraite corse pour une tournée en duo et un album de reprises de leurs classiques respectifs. Sous les encouragements de Françoise Hardy, à la veille de leur concert à Forest National du 13 décembre.

Jacques Dutronc et Thomas Dutronc
© Yann Orhan

Vingt-sept ans après leur première rencontre professionnelle, lorsque Thomas avait écrit et joué de la guitare pour l’album “Brèves rencontres” (1997) de Jacques, père et fils se retrouvent. Après leur ­concert de l’été dernier au festival Arena 5 (Heysel) et avant leur prestation à Forest National le 13 décembre, ils sortent un album de reprises. Thomas, 49 ans, surdoué de la guitare acoustique qui s’est nourri au jeu pourtant réputé indéchiffrable du ­ma­nouche Django Reinhardt, a réarrangé le répertoire essentiellement sixties de son père, 79 ans. Sur scène, comme sur le disque, ils relisent ses classiques de l’ère yé-yé (L’opportuniste, Il est cinq heures Paris s’éveille, J’aime les filles, Le respon­sable…). Jacques interprète aussi quelques chansons de Thomas, comme le magnifique Aragon, chanson préférée de Françoise Hardy et Je n’suis personne, sa favorite à lui. “L’idée vient de moi et ma mère l’a validée, nous explique Thomas Dutronc. Il restait à convaincre mon père de ­quitter sa maison en Corse, ses amis et le chant des cigales. Ça m’a demandé beaucoup d’énergie car je ne ­voulais pas le forcer, mais le résultat est là.

Qu’avez-vous appris sur votre père depuis ces retrouvailles?
Thomas Dutronc –
Je crois bien connaître mon père. Je n’ai pas l’impression d’apprendre quelque chose. Ce qui est nouveau, par contre, c’est que nous vivons les mêmes choses au même moment. On passe beaucoup de temps ensemble. À nos âges respectifs, c’est une chance de se retrouver de cette manière. Ces dernières années, on ne se voyait qu’en coup de vent pour boire un café ou l’apéro chez lui en Corse. “Bonjour, quoi de neuf? Et toi, ça va?” Ça n’allait jamais plus loin. Jacques Dutronc est un père “à l’ancienne”. C’est un taiseux. Il parle peu quand on est dans le bus de tournée. On “se devine”, on se comprend et puis il lâche un truc sur une chanson qu’il faudrait améliorer ou un arrangement. Il y a aussi le fait de partager ces chansons sur scène et de voir les réactions du public. C’est précieux.

Jacques a la réputation d’être nonchalant et casanier. Comment il est “au travail”?
Je ne dirais pas que mon père est nonchalant. C’est un râleur, un grand râleur. Mais il bosse. Ça gamberge tout le temps dans sa tête. Sur scène, il chante de mieux en mieux. Sa manière de poser la voix, son charisme… Il est à fond dedans. En répétition, il fonctionne beaucoup à l’instinct, “à l’oreille” comme on dit. Et son avis est toujours précieux. On oublie que c’est un grand musicien. Je me suis fait cette réflexion pendant la tournée Les Vieilles Canailles qu’il a faite avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell. Johnny c’est l’interprète, Eddy écrit ses textes et Jacques c’est le mélodiste. Tous ses tubes des années 60, c’est lui qui en a composé la ­musique.

L’idée de partir en tournée ensemble allait-elle de pair avec cet album?
Non. Nous avions prévu les concerts et l’enregistrement d’un DVD live. C’est notre label qui a suggéré qu’on enregistre un album studio. Mon père n’a rien pigé, il a fallu lui expliquer et le ­convaincre de venir en studio. Mais au final, c’est une bonne idée. Sur l’album, il y a des chansons qu’on ne fait pas en live et vice versa. Le plaisir est prolongé.

N’est-ce pas casse-gueule de réenregistrer des chansons dont les versions originales font partie du patrimoine culturel francophone?
Ce n’est pas évident, vous avez raison. Les versions d’époque sont mythiques, on ne pourra jamais les enlever de la mémoire des gens. Alors on avance au feeling, on tâtonne, on cherche. Les nouvelles ­versions d’Il est cinq heures Paris s’éveille et de L’opportuniste sont de belles réus­sites. Je suis très fier aussi de mes chansons que Jacques chante pour la première fois.

Même physique, même élégance, mêmes lunettes noires… Il n’est pas fâché que vous le copiiez?
Bon, j’avoue que le coup des lunettes, ça l’a mis en rogne. Je suis myope comme mon père. Lui, il a inventé ce look avec les lunettes noires dans les années 60. C’est top, c’est la classe, c’est rock and roll. Moi, j’avais pris l’habitude des lentilles de contact. C’est ce que je portais sur les premières dates de la tournée. Je me disais qu’on n’allait pas me taxer de copieur. Puis au fil des concerts, j’ai eu la flemme de mettre et d’enlever mes lentilles et j’ai mis les mêmes lunettes que lui.

Vous partagez aussi les mêmes goûts musicaux?
J’ai été éduqué musicalement en plongeant dans la discothèque de mon père. À l’âge de quarante ans, il n’écoutait que de la country. Quand j’étais jeune, ça ne m’attirait pas trop, mais je dois avouer que j’accroche à fond aujourd’hui. Dans le ­Taratata qui passe ce 4 novembre sur France 2, je reprends avec le chanteur soul anglais Jacob Banks On The Road Again, standard country de Willie Nelson. C’est l’une des chansons préférées de mon père. De mon côté, je suis fier d’avoir réussi à le convaincre de la puissance de Georges Brassens qu’il ne connaissait pas plus que ça, alors que moi, son répertoire m’obsède depuis trente ans. Pareil pour Django Reinhardt.

La suite logique de cette tournée et de cet album de reprises serait un disque commun avec de nouveaux morceaux. Vous y pensez?
Oui, on y songe bien sûr, mais j’ai d’abord envie d’enregistrer mon album à moi. J’ai accumulé plein de nouvelles chansons. Dans mes ­maquettes, il y a quelques morceaux qui pourraient très bien fonctionner en duo avec mon père. Il y a aussi deux ou trois choses que j’ai composées en pensant à lui au cas où il aimerait enregistrer son propre disque. Mais ça va prendre du temps pour le ­convaincre. Je dois trouver le bon moment pour lui en parler, genre réunion de famille. Pour embarquer mon père dans un tel projet, il doit en être le moteur. Je n’ai pas envie de le faire chanter s’il ne montre pas d’enthousiasme.

Il aime trop son statut de “retraité”?
Mon père a surtout une très grande profondeur comme artiste. Il ne veut pas faire n’importe quoi. Toutes ses plus grandes chansons ont été enregistrées entre 1966 et 1969. Dans les années 70, il y a eu Gentleman cambrioleur, mais elle n’est pas de lui, et puis deux ou trois trucs ­marrants avec Serge Gainsbourg. Donc je peux comprendre sa réticence à enregistrer de nou­velles chansons si elles ne sont pas à la hauteur.

Françoise Hardy n’a pas encore pu vous voir ensemble sur scène. Comment va-t-elle?
Les cancers détectés dans son corps sont en rémission mais les traitements l’ont diminuée considérablement. Elle n’est pas en danger de mort, mais elle souffre beaucoup. Son quotidien n’est pas très gai. C’est même assez triste. Son seul grand bonheur, c’est de revoir à la télé des films qu’elle aime. Pour des raisons de santé, elle n’a pas encore eu l’occasion d’assister à un ­concert de cette tournée mais elle va enregistrer Taratata. Elle m’a dit qu’elle se faisait “une joie” de nous regarder. Et “une joie” pour elle, ça n’a pas de prix pour moi et pour mon père.

Notre critique de l’album Dutronc & Dutronc **

Jacques et Thomas Dutronc prolongent donc l’ivresse d’une tournée commune par un album de reprises de leurs catalogues ­respectifs. Comme il l’explique dans l’interview, il n’y a pas forcément doublon, le disque offrant des titres qui ne sont pas joués en live et il a aussi le mérite de ne pas se focaliser uniquement sur les chansons les plus connues. Les arrangements épurés de L’opportuniste et d’Il est cinq heures Paris s’éveille permettent de donner une nouvelle vie aux versions ­originales sans leur faire de l’ombre. Parfait en dandy crooner, le grand Jacques a la voix assurée pour revisiter Gentleman cambrioleur, Sur une nappe de restaurant et J’aime les filles. Par contre, quand le rythme s’accélère, c’est moins réussi (Les responsables). En milieu d’album, il excelle sur les relectures des chansons du back catalogue de Thomas avec Aragon, morceau de Thomas préféré de Françoise Hardy et, sommet de l’album selon nous, J’me fous de tout qui lui va comme un gant. Un live est aussi prévu pour 2023.

Le 13/12. Forest National, Bruxelles.

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