Dans les coulisses d’Opex, un grand album d’Arno : "Nous voulions que ce soit du plaisir"

Avec “Opex”, album testament terminé quatre semaines avant son décès, Arno peint une dernière fois la vie en blues. Et c’est trop beau.

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Le chanteur de dos qui regarde déjà ailleurs…  © Danny Willems

Mardi 11 janvier 2022. À la veille d’un concert privé qu’il doit donner à la VRT dans le cadre de l’émission Radio 1 Sessie, Arno a rendez-vous chez son médecin. Une visite “de contrôle” comme il en a eu trop souvent depuis qu’on lui a diagnostiqué deux ans plus tôt un cancer du pancréas. “Arno, je ne vais pas te mentir. Il te reste entre trois et six mois à vivre”, lui dit le praticien. Arno se prend une gifle dans la tronche. “Ma tête s’est mise à danser le french cancan”, nous confiera-t-il lors de notre dernière rencontre. Quelques heures plus tard, il réunit ses musiciens, son manager Cyril Prieur, les responsables de son label Play It Again Sam, son attaché de presse Filip De Groote, son frère cadet Peter Hintjens ainsi que son photographe et ami de toujours Danny Willems. “Arno n’a pas pris de pincettes, se souvient Damien Waselle, directeur de [PIAS] Belgique. Il a été très direct pour nous annoncer la nouvelle que nous redoutions. Nous étions estomaqués. Avant qu’on puisse répondre quelque chose, il a ajouté: “Avant de partir, j’aimerais encore jouer à l’Ancienne Belgique, donner un dernier concert à Ostende et enregistrer un disque. Alors on se met au boulot, godverdomme.” À Bruxelles, Arno trouvera la force pour jouer à l’Ancienne Belgique, “sa deuxième maison” située à quelques pavés de son appartement de la rue Dansaert. Il donnera un ultime concert le 25 février au Casino de sa ville natale. Et bouclera sa dernière session d’enregistrement aux studios ICP, à Bruxelles, le samedi 26 mars. Quatre semaines plus tard, le 23 avril, il s’envolera à l’âge de 72 ans.

Du blues et du brut

“Opex”, nom d’un quartier populaire d’Ostende, n’est pas un album posthume bricolé avec des fonds de tiroir et des bandes corrigées par ordinateur. “Opex” est un grand album d’Arno. Avec des guitares électriques qui se déchaînent et de l’harmonica qui donne le blues. Les basses claquent. La batterie cogne. La voix d’Arno rit. Elle pleure, elle grelotte et, oui, elle est parfois à la peine pour “tenir la note” sur les passages les plus délicats. Arno ne triche pas. C’est du brut de chez brut. Du vrai de chez vrai. Avec “Opex”, Arno nous dit une dernière fois qu’il faut vivre. Et c’est trop beau. “Arno a toujours aimé enregistrer dans l’urgence, rappelle son bassiste Mirko Banovic qui a coproduit “Opex”. Mais pour ce disque, nous avons encore travaillé plus vite à cause de sa maladie. Quand Arno était en forme, c’était magique. Il lui suffisait d’une ou deux prises pour mettre le morceau en boîte. Quand il était fatigué, on arrêtait tout. Rien n’a été forcé. Nous voulions que ce soit du plaisir.” À ses débuts, fin des années 60, Arno chantait le blues. Avec “Opex”, il revient au blues. La boucle est bouclée. Arno reprend I Can’t Dance, chanson de Tjens Couter, groupe qu’il avait formé en 1974 avec le guitariste blues Paul Decoutere, lui aussi emporté par un cancer le 28 février 2021. Soulignant cet attachement “à la musique qui vient de là”, Take Me Back (“Reprends-moi”) est le sommet d’“Opex”. Sans doute l’une des plus grandes chansons d’Arno. Mon grand-père évoque son “opa” Charles Hintjens qui l’emmenait dans les bals d’Ostende où il lui montrait comment boire de la bière et courtiser les filles du bord de mer. I’m Not Gonna Whistle, qui termine l’album, est une autre histoire de famille. Felix Hintjens, le plus jeune des deux fils d’Arno, signe la musique. Et c’est le frère du chanteur qui joue du saxophone. “Bien que proches, ce n’était que la deuxième fois que nous enregistrions ensemble. Il n’y a pas de paroles sur I’m Not Gonna Whistle. Pas de guitare, pas de piano non plus. Juste Arno à l’harmonica et moi qui lui répond au saxo”, souligne Peter Hintjens qui avoue avoir du mal à réécouter “tout ça” aujourd’hui.

Mireille Mathieu en guest

Cerise au milieu du gâteau, “Opex” accueille Mireille Mathieu pour un duo – virtuel – avec son fan “nummer een”. “Mireille avait eu des doutes sur cette admiration que lui vouait Arno, reconnaît Damien Waselle. À sa décharge, il faut rappeler qu’Arno avait dit un jour dans une interview que Mireille Mathieu “était coiffée comme une bite”. Mais elle s’est rendu compte qu’il l’appréciait beaucoup. Mireille n’a toutefois pas pu venir à Bruxelles à cause du Covid. Elle a fait sa voix dans un studio à Paris le 23 avril. À l’instant où elle sortait de la cabine d’enregistrement, elle apprenait la mort d’Arno.” Signée Danny Willems, la photo de pochette a été prise au casino d’Ostende en 2016. “Arno l’a validée une semaine avant sa mort, témoigne Danny. Elle symbolise parfaitement Arno, tout comme elle résume l’esprit du disque. Arno est de dos, il regarde déjà ailleurs. Vers la digue, vers la mer du Nord où ses cendres ont été dispersées. Il y a une expression en dialecte ostendais qui dit à peu près ceci “On fait la fête et on part”. C’est exactement ça.”

**** Opex d’Arno. [PIAS]

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