Peter Hook de Joy Division : "Ces concerts, c’est la bonne manière de rendre justice à Ian Curtis"

Peter Hook joue sur scène l’intégralité des albums “Unknown Pleasures” et ”Closer”. Avant son concert du 26 septembre, il évoque l’héritage de Joy Division et de son chanteur Ian Curtis disparu en 1980.

Peter Hook de Joy Division
Peter Hook n’avait pas joué les chansons de Joy Division pendant près de trente ans. © Adam Hampton Matthews

C’est une célébration, pas de la nostalgie”, s’enthousiasme Peter Hook, 66 ans, éternel look de biker et barbe poivre et sel. Depuis le mois d’avril, “Hookie”, comme on le surnomme, est en tournée avec les musiciens de The Light pour rendre hommage à son groupe Joy Division dissolu voici quarante ans après le suicide par pendaison de son chanteur Ian Curtis. Chaque soir, il reproduit dans l’ordre original et dans leur intégralité les deux albums officiels de Joy Division. Il ajoute également en début et en fin de setlist une sélection de chansons de New Order, la formation née des cendres de Joy Division qu’il a fondée avec le guitariste Bernard Sumner et Stephen Morris. “Je n’ai plus aucun contact avec eux et je n’en aurai sans doute plus jamais. C’est comme ça”, souligne amèrement le bassiste. Si les trois musiciens mancuniens profitent hélas de chaque interview pour régler leurs querelles d’ego, ils sont, par contre, unanimes pour saluer la mémoire de Ian Curtis et la pertinence de la musique qu’ils ont créée ensemble avec Joy Division. Une musique qui a acquis aujourd’hui une dimension mythique pour une nouvelle génération.

Des milliers de jeunes dans le monde entier portent encore aujourd’hui des t-shirts “Joy Division” et achètent vos rééditions vinyles. Avez-vous une explication ­rationnelle?
Peter Hook –
La seule explication est musicale. Joy Division est toujours pertinent car nos chansons restent pertinentes. Rien n’est daté. Guitare, basse, batterie, chant… Chaque membre du groupe créait sa propre partie et la combinaison était unique. Martin Hannett, qui a produit nos deux premiers albums, avait bien compris ça. Joy Division venait du punk, nous avions un son pourri sur scène. Martin a transformé ce groupe punk en groupe adulte. Il a donné une dimension et un feeling à nos chansons qui leur ont permis de passer le cap des années. Nous étions jeunes et cons, on n’avait pas cette vision. Si nous avions produit “Unknown Pleasures” et “Closer” nous-mêmes, les albums auraient sonné comme tous les trucs punks de l’époque et plus personne ne s’y intéresserait aujourd’hui.

Pendant près de trente ans, vous avez refusé de jouer sur scène des chansons de Joy Division. Cette tournée vous ramène-t-elle à une période que vous avez voulu effacer?
Il y a un peu de ça en effet. Selon l’âge que tu as, tu réagis différemment face au deuil. Après le suicide de Ian Curtis, nous étions dévastés mais nous avons voulu le cacher. Le jour où nous avons appris sa mort, nous sommes allés nous saouler avec le groupe au pub. Je n’ai pas assisté aux obsèques. On a tourné la page et fondé New Order sans regarder en arrière. Avec New Order, la règle était de ne pas jouer du Joy Division. “Closer” n’ a fait à l’époque l’objet d’aucune promotion. On niait cet héritage alors que Joy Division devenait un peu plus populaire chaque année après du public. Il y avait des rééditions, des films, des livres, du merchandising. Des artistes reprenaient nos chansons, parfois même très mal, et nous, on se privait de ça. C’était une attitude ridicule.

Il y a des chansons de Joy Division qui vous touchent plus aujourd’hui qu’il y a quarante ans?
La force de certaines chansons de “Closer” me touche particulièrement. Et puis, il y a les textes de Ian. Quand on se produisait sur scène à l’époque, il y avait tellement de bruit que je ne faisais pas attention à ce qu’il racontait. Et ça me culpabilise car je n’ai jamais eu l’occasion d’en parler avec lui. Très vite, Ian Curtis a imposé une écriture mature. Quand tu lis les textes de Decades ou de Love Will Tear Us Apart, on a du mal à imaginer que c’est un mec de 20 ans qui a écrit ça. Il lisait beaucoup, s’inspirait de ce qui se passait dans sa propre vie, mais il observait aussi les gens autour de lui. La solitude, le sens de l’isolement, les incertitudes, le manque de communication… Ça parle encore aux nouvelles générations.

N’avez-vous pas l’impression d’être devenu votre propre cover band?
J’ai réfléchi longtemps à cette question. Quand j’ai commencé à reprendre sur scène les chansons de Joy Division après avoir quitté New Order, je savais que j’allais m’en prendre plein la tronche. Mais je pense avoir trouvé la bonne manière de rendre hommage à mon premier groupe et justice à Ian. La plupart des gens qui viennent nous voir en concert aujourd’hui ne nous ont jamais vus à l’époque. Par contre, ils connaissent nos disques. Aujourd’hui, je n’essaie pas de jouer comme le Joy Division très punk de 1979, mais comme le Joy Division qu’on entend sur “Unknown Pleasures” et “Closer”. Le public aime autant cette musique que je l’aime moi-même. Les réactions sont fantastiques et ça me rend heureux. Le reste, je m’en fous. J’ajouterai encore que s’il y a un groupe qui est devenu son propre cover band, c’est bien New Order.

Dans votre autobiographie Unknown Pleasures, vous évoquez votre première rencontre avec U2 alors que Joy Division enregistre “Closer”. Vous n’avez pas été très cool.
En mars 1980, nous réservons le Britannia Row Studios (les studios construits par Pink Floyd – NDLR) pour trois semaines afin d’enregistrer “Closer”. Chaque minute compte, d’autant que Ian n’est pas en bonne santé et que nous sommes fauchés. Un jour, notre producteur Martin Hannett nous dit qu’il a un rendez-vous à la cafétéria et il se barre plus d’une demi-heure. Furieux, je vais le rechercher et je le vois boire un thé avec quatre gamins pleins d’acné. C’était les mecs de U2. Ils voulaient engager Martin pour leur 45 tours 11’ O’Clock Tick Tock. J’ai lâché un gros “fuck off”, et sans regarder ces “jeunots”, j’ai dit à Martin de retourner dans sa cabine d’enregistrement. Bono n’a pas bronché. Nous sommes devenus potes par la suite, je vous rassure…

Quel est l’endroit le plus insolite où vous avez entendu une chanson de Joy Division?
Mon fils Jack est bassiste. Il m’accompagne dans The Light. La première fois qu’on a fait l’intégralité d’Unknown Pleasures sur scène ensemble, j’ai éprouvé un drôle de sentiment. Même jeu, même son, même attitude, même visage, même âge que celui que j’avais à l’époque. J’avais l’impression de jouer à côté de mon propre fantôme.

Si Ian Curtis était devant vous aujourd’hui, que lui diriez-vous?
Je le prendrais dans mes bras, ce que je n’ai pas fait la dernière fois que je l’ai ramené à la maison, deux jours avant sa mort. Je lui dirais ensuite qu’il a eu raison sur toute la ligne. Ian Curtis nous répétait sans cesse: “Joy Division va être plus grand que les Doors ou le Velvet Underground. Les gens nous aimeront partout. En Europe, aux États-Unis, en Australie. On écoutera encore notre musique dans cinquante ans”. Il ne s’est pas trompé.

Le 26/9. La Madeleine (complet).

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