Benjamin Biolay sort Saint-Clair: "Quand j’écoute la radio, trois productions sur quatre sonnent pareil, ça m’énerve"

Deux décennies après “Rose Kennedy”, le chanteur publie “Saint-Clair”. Un dixième album aux accents rock où il est question de sexe, de nostalgie et de religion.

Benjamin Biolay à Sète, sa ville de coeur. © Mathieu Cesar

Putain, ça faisait deux ans et demi que j’attendais de venir chez vous, mais là, le timing est parfait. Je m’éclate”, s’exclame Benjamin Biolay. Après sa prestation d’une beauté radicale aux Solidarités de Namur le samedi 27 août, ce fan de bolides a assisté au Grand Prix de ­Francorchamps depuis un poste d’observation idéal placé dans le fameux Raidillon, avant d’enchaîner deux concerts complets à la Madeleine et au Cirque Royal.

Mais il y a aussi “Saint-Clair”. Un dixième album qui tire son nom du mont qui domine de ses 183 mètres Sète, la ville méditerranéenne de cœur de Benjamin Biolay. Enfant, il y passait toutes ses vacances et il y a acheté une maison voici quinze ans. À l’image de Sète, l’album est solaire, mais il est aussi charnel, mystique et d’une rare sincérité. Entre ballades éthérées (Sainte Rita, Saint-Clair), duos avec des femmes (Mort de joie avec sa bassiste Nathy Cabrera, Santa Clara avec l’incontournable Clara Luciani), hommage au night-clubbing (Numéros magiques), cet artiste à l’élégance bien française y réaffirme sa passion pour le rock anglo-saxon. “Le mot “rock”, c’est une façon de parler pour dire qu’il y a beaucoup de guitares électriques et des sonorités très brutes. Sans que cela soit un postulat, je me rends compte que je fais tout sauf ce qui est dans l’air du temps. Mais il faut apprendre à vivre avec soi-même et ses passions”, déclare ce grand fan de The Strokes et des Arctic Monkeys.

Vingt ans séparent “Saint-Clair” de votre premier disque “Rose Kennedy”. Vous l’avez enregistré pour les mêmes raisons?
Benjamin Biolay –
Oui. Pour les mêmes raisons et avec les mêmes attentes. Je me sens comme un fabricant de meubles. Je suis un artisan. J’aime le studio. J’aime être devant mon piano pour construire des chansons et les rassembler dans un album. Quand il sort, j’ai envie qu’il soit écouté et aimé. Peu importe le nombre, mais il doit toucher les gens. C’est comme travailler comme acteur sur un film. Au départ, ça représente une belle aventure humaine, mais on ne le fait pas pour soi. Quand j’ai sorti “Grand Prix” en juin 2020 en pleine pandémie, j’étais un peu perdu car je ne savais pas si les gens aimaient. Et puis j’ai reçu un jour par recommandé un disque de platine (certifiant cent mille ventes physiques en France – NDLR). Pas d’accolade, pas de cérémonie, pas de tralalala… Ça relativise quelque peu les choses.

Il n’y a aucun plug-in ni aucune programmation sur “Saint-Clair”. Une réaction à “Grand Prix”, votre album précédent qui tenait de la précision chirurgicale?
Sur “Grand Prix”, il y avait effectivement un fil ­conducteur autour de ma passion pour la course automobile. Le champ lexical était plus réduit, c’était bien ficelé en amont. “Saint-Clair” s’est fait avec mes musiciens de scène alors que j’étais en tournée. L’ordinateur en musique, c’est bien car ça démocratise le processus. Mais ça te pousse aussi à la fainéantise et à l’uniformisation. Quand j’écoute la radio, trois productions sur quatre sonnent pareil, ça m’énerve. On a enregistré à l’ICP, à Bruxelles. C’était comme une cure de jouvence de travailler “à l’ancienne”. Si tu fais une erreur, tu recommences, mais tu peux aussi choisir de la garder. On entend des respirations sur le mixage final, des sons qui ne sont pas parfaits, des gros mots qui pourraient être gênants. Ça parle de cul, de religion, de choses personnelles. C’est humain et ça me plaît.

Est-ce plus difficile de parler de religion ou de cul dans une chanson?
La religion, c’est plus difficile pour moi. D’abord parce que je ne suis pas pratiquant, ensuite parce que j’ai horreur du prosélytisme. Mais en tant qu’artiste, je m’arroge le droit d’aller chercher des explications dans le surnaturel ou dans les offices, quelles que soient les religions. La chanson qui parle de sainte Rita, c’est parce que j’aime son ­histoire. Elle priait pour “les cas désespérés”, ça m’intrigue, je lui ai même allumé un cierge.

Vous conjuguez le verbe “baiser” à plusieurs reprises, notamment dans Rends l’amour.
J’aime bien le mot. Ça montre le côté charnel de la chose. Pour le refrain de Rends l’amour (“si tu veux même, je te baise”), j’ai un peu hésité. Mais je n’ai pas trouvé de meilleur terme, c’est vraiment ce que je voulais dire. Je n’avais pas envie de chercher midi à quatorze heures. Dans le clip, c’est une femme qui mime le mot, ça le rend plus élégant. Et sur scène, je ne le prononce pas trop fort.

La traversée évoque les naufrages des migrants en Méditerranée. Comment a-t-elle trouvé la place sur le disque?
Cette chanson est dans mon cœur depuis une quinzaine de d’années. En fait depuis que je possède une maison à Sète. Sète a beaucoup inspiré ce disque, à commencer par la chanson-titre. Mais je ne pouvais pas évoquer cette ville et la Méditerranée sans parler de toutes les personnes dont le seul espoir consiste à ne pas mourir noyées et à trouver un boulot à la limite de l’esclavagisme. Je ne voulais pas d’une chanson “coup de poing” ou militante, juste un truc factuel sur un air de bossa.

“Saint-Clair” abrite aussi les chansons parmi les plus personnelles que vous ayez écrites. Comment l’expliquez-vous?
C’est lié sans doute à l’âge (il aura 50 ans le 20 janvier 2023). Plus les années passent, plus on devient sa propre matière première. Il faut parfois s’autoriser à s’en nourrir. Les chansons Les lumières de la ville ou (Un) Ravel, c’est de la nostalgie. J’ai encore dix-sept ans quand je les écris.

Dans (Un) Ravel, vous dites avoir failli mourir deux fois. Quand exactement?
Ce sont deux flashs très précis. La première fois, c’est à l’adolescence. Je suis au fond d’une classe d’un cours d’éducation manuelle. Je me dis “tu dois te barrer de chez tes parents, quitter le lycée et ta ville de Villefranche-sur-Saône sinon tu vas tuer quelqu’un ou tu vas te tuer”. Quelques jours plus tard, je m’inscris au Conservatoire à Lyon. La seconde fois, c’est lorsque je monte pour la première fois sur scène à Paris. C’est à l’Élysée-Montmartre. Il y a des ­grandes affiches avec mon portrait et mon nom sur les murs. Je crois que je vais mourir de peur et de honte. Je me sens comme un imposteur.

Vous dites aussi: “si je pouvais changer quelques trucs, je crois que je changerais tout”. Vous exagérez, non?
Non, pas du tout. Comme être humain, si je ­pouvais tout changer, je serais une femme non européenne. Comme artiste, je m’inscrirais au Cours Florent plutôt qu’au conservatoire de ­musique… Je ferais tout ce que je ne suis pas.

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