Kiss: "On n’est pas un groupe de charité"

Marque qui rapporte toujours gros, Kiss donne son concert d’adieu ce 6 juin à Anvers. Gene Simmons, son bassiste à la langue bien pendue, fait le bilan. 100 % cash, 100 % Kiss.

Kiss
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Après cinquante ans de carrière, plus de cent cinquante millions d’albums vendus, des hectolitres de faux sang, des tonnes de ­particules pyrotechniques et de ­confettis déversés sur scène, Kiss effectue son ultime baroud live, baptisé End Of The Road Tour. À prendre au premier ou au second degré, le groupe new-yorkais est unique. Dans la grande histoire du rock, il occupera toujours une place à part avec son mélange de glam outrancier, de shows hollywoodiens, son imagerie inspirée des comics, ses hymnes fédérateurs, son impressionnante communauté internationale de fans (la Kiss Army) et son appétit mercantile. Interview 100 % Kiss et 100 % cash avec Gene Simmons, alias Le Démon, bassiste et dernier membre fondateur encore présent dans le groupe avec le chanteur Paul Stanley.

Vous l’avez promis, juré, craché. C’est la dernière tournée de Kiss. Pourquoi jetez-vous l’éponge?
Gene Simmons –
Si vous êtes boxeur comme Mohamed Ali et que vous êtes champion du monde poids lourds, vous ne voulez pas faire le combat de trop pour vous retrouver au tapis de manière pathétique. J’ai septante-deux ans, je me sens très fort. Mais est-ce que je serai encore capable d’assurer à septante-cinq ans? Je ne le crois pas. Kiss sur scène, c’est un gros truc. Je ­respecte Keith Richards. Mais si vous lui mettez mon costume de Démon, mes bottes et mes accessoires qui pèsent plus de vingt kilos, qu’il doit cracher du sang, se laisser suspendre à un câble à trente mètres de haut et balancer des flammes avec sa guitare, il ne tiendra pas un quart d’heure. Si je pouvais me contenter d’arriver sur scène comme les Ramones avec mon t-shirt, mon jeans et mes baskets, je pourrais jouer jusqu’à cent ans. Mais je suis le bassiste de Kiss.

Cela fait cinquante ans que vous faites ça. Quelle a été la période où vous étiez le plus heureux?
C’est aujourd’hui. Au sein de Kiss en 2022, il n’y a pas de problème de drogue, d’alcool ou d’ego comme on a pu les connaître avec notre ancien guitariste Ace Frehley et notre batteur Peter Criss. J’ai beaucoup de reconnaissance pour le travail qu’ils ont accompli au début de Kiss, mais à un moment ils étaient trop défoncés pour continuer. Tommy Thayer et Eric Singer, leurs remplaçants, sont les meilleures choses qui soient arrivées à Kiss.

Qu’est-ce qui va vous manquer le plus après cette tournée?
Je suis un musicien mais aussi un homme d’affaires. Et s’il y a bien une chose que vous ne pourrez jamais acheter, c’est ce que vous ressentez sur scène. Ce feeling-là va me manquer car on ne peut le vivre qu’au moment présent. Quand vous avez soixante mille personnes devant vous, des kids, leurs parents, leurs grands-parents, la plupart habillés en Kiss, qui chantent, crient, passent la meilleure soirée de leur vie… Regardez sur les vidéos de nos récents concerts, vous comprendrez.

Vous êtes né en 1949 dans ce qui était alors le jeune État d’Israël d’une maman qui a échappé à l’Holocauste. Elle a été votre modèle d’abnégation?
Elle l’a été jusqu’à sa mort en 2018 et elle l’est encore aujourd’hui. À 14 ans, elle a été emmenée dans un camp de concentration en Allemagne. C’est le seul membre de sa famille qui a survécu. Ma mère savait mieux que quiconque ce que signifiaient les mots “vie” et “liberté”. Quand j’avais huit ans, elle m’a emmené aux États-Unis pour goûter à cette liberté dont elle avait été privée. Elle me répétait sans cesse: “Chaque jour sur Terre est une belle journée”. C’est ma devise.

Vous ne fumez pas, n’avez jamais bu une goutte d’alcool ni pris de drogue. C’est aussi grâce à votre mère?
Oui, sa jeunesse a été horrifique. Je ne voulais pas la décevoir en gâchant la mienne. Quand j’ai commencé à jouer du rock, fin des années 60, certains trouvaient ça cool de se foutre la gueule en l’air. Et moi je n’ai jamais compris. Libre à vous de faire ce que vous voulez, mais ce sont des foutaises de croire que la drogue et l’alcool peuvent aider à écrire une meilleure chanson ou faire un meilleur concert. Au contraire, j’ai vu les dégâts que ça a causés dans plein de groupes, y compris dans le mien.

Entre 1983 et 1996, Kiss a pris la décision d’enlever son maquillage et ses costumes. Une bonne ou une mauvaise idée?
Parfois il faut oser faire un pas en arrière pour mieux sauter. En 1983, Ace et Peter avaient quitté le groupe. Kiss était à un tournant. Paul Stanley et moi avons décidé de continuer avec deux nouveaux musiciens et sans le make-up. Ça a marché quelques années et puis nous avons ­compris qu’il était temps de revenir à ce qui faisait la vraie identité de Kiss. On a ressorti notre panoplie. On n’a jamais eu autant de succès et nous sommes encore là aujourd’hui. Donc, yes, c’était une bonne idée.

Vous avez joué notamment dans Miami Vice et Les Experts. Sur une échelle de 1 à 10, où vous situez-vous comme acteur et comme bassiste?
Comme acteur, je me donnerais entre 6 et 7. Comme bassiste, pas loin de 8. Mais je suis aussi très fort comme homme d’affaires, c’est moi qui gère la boutique. Je me mets un neuf sur dix car il y a toujours moyen de faire mieux dans le business.

T-shirts, gourdes, mugs, préservatifs et même cercueils… Quel est votre article de merchandising Kiss préféré?
J’adore la vie, mais le cercueil Kiss rend l’alternative de la mort un peu plus agréable. Mais le meilleur article de merchandising, c’est moi. Kiss et Gene Simmons sont des marques. Si vous y mettez le prix, je suis à vendre. On peut en discuter après l’interview…

Quels conseils donneriez-vous à un jeune groupe de rock?
Si vous affirmez “faire de la musique uniquement pour le plaisir et pour l’art”, n’hésitez pas à m’envoyer l’argent que vous gagnez. Ne croyez pas que vous êtes un mec spécial parce que vous avez une guitare en main. Bossez dur, ne vous défoncez pas et ne vous prenez pas au sérieux. Acceptez qu’il y ait des gens qui ne vous aimeront jamais, donnez tout pour les fans, profitez de votre chance de faire ce job et arrêtez de vous plaindre dans les interviews.

Kiss n’a plus rien enregistré depuis “Monster” en 2012. Vous avez encore envie de faire un disque?
Il n’y a rien qui me pousse à créer de la musique pour qu’elle soit disponible gratuitement sur Internet. Kiss n’est pas un groupe de charité. C’est notre gagne-pain. C’est comme si vous demandiez à un boulanger de fabriquer son pain et de le distribuer ensuite ­gratuitement. Comment il va payer sa farine, offrir des cadeaux à sa femme et verser un salaire à ses employés?

Où en est le projet de biopic sur Netflix?
Le projet s’intitule Make It Loud. Il y a un scénario qui est terminé et le tournage devrait commencer bientôt. Mais Paul et moi voulons être certains d’avoir un droit de regard sur le script et sur le choix du réalisateur. Nous souhaiterions confier le film à Joachim Rønning, qui doit aussi tourner Pirates des Caraïbes 6.

Est-ce que Kiss survivra à ses membres?
Bien sûr. Les tournées, c’est fini, mais Kiss ne s’arrêtera jamais.

Le 6/6. Sportpaleis, Anvers.

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