Roméo Elvis: "J’ai voulu être sincère"

Sans fuir ses responsabilités après sa mise en cause dans une affaire d’agression sexuelle, le rappeur qui disait “Bruxelles arrive” fait le grand nettoyage avec l’album thérapeutique “Tout peut arriver”.

Romeo Elvis pendant un concert
©Belga

Jeudi 19 mai, 10h30, dans une pièce perdue de l’immense site du See U, à Ixelles. Trois ans après la sortie du blockbuster “Chocolat”, deux ans après une tournée triomphale arrêtée pour cause de pandémie et vingt mois après avoir été accusé d’agression sexuelle par une jeune femme (il a reconnu les faits et présenté publiquement des excuses), Roméo Elvis se confie sans détour.

Son nouvel album “Tout peut arriver” sort ce 27 mai. Un disque sans formatage commercial et sans le moindre featuring, où l’artiste bientôt trentenaire se raconte comme d’autres se coucheraient sur un divan à 350 euros la séance d’une heure. Il revient sur “l’affaire” (TPA, L’adresse), évoque son récent mariage (Kalimba), la vraie famille de potes, les “mauvais qui ont craché sur Elvis”, ses rêves de paternité (Fin du monde), sa chute (“Maintenant que je suis au sommet j’peux que tomber”) mais aussi son envie de se relever (Bien). Roméo chante, rappe, s’essaie pour la première fois à la production de ses propres sons, à défaut de porter un regard sur le monde extérieur, fait preuve de franchise et d’autodérision. “Quand ma mammy m’a dit “Tout peut arriver”, je savais que je tenais le titre de mon disque, nous confie-t-il en retroussant les manches de son maillot du RWDM. J’ai toujours mis cette phrase en dualité avec l’expression “Rien n’est grave”. Pour moi, elles sont complémentaires. Elles forgent ma philosophie.”

Dans L’adresse, vous évoquez “une plaie qui ne sera jamais pansée”, “un tunnel”, des “histoires dégueulasses”. Autant de métaphores pour revenir sur l’agression sexuelle dans laquelle vous avez été impliqué en 2020.
ROMÉO ELVIS – Je prends mes responsabilités. Je ne veux rien minimiser. En tant que personnage public, je n’ai pas envoyé quelque chose de bon. Mon image en a pris un coup. Les “histoires dégueulasses”, c’est le bashing qui a suivi sur les réseaux sociaux. La manière dont on m’a jugé, tiré dessus, brûlé vif, abandonné. Il y a beaucoup de choses qui ont été dites en parfaite ignorance. Mais peu importe. Je le répète, je suis le seul responsable. Je dois vivre avec ça et avancer. Ça m’a beaucoup inspiré pour cet album. Ça m’a donné envie de revenir seul en écrivant des chansons comme L’adresse.

“Tout peut arriver” est un album exclusivement autocentré. Une forme de thérapie?
Oui, c’est un disque thérapeutique. C’est cliché de dire ça, mais c’est la réalité. Je sors de deux années très compliquées. Mais comme je le chante dans Quand je marche (comme Ben Mazué), j’ai la chance d’être en vie et de faire un métier qui me plaît. Ces deux dernières années, je me suis contenté de faire ce que je fais de mieux: de la musique. J’en sors serein car j’aime vraiment cet album. Son seul défaut, c’est peut-être comme vous le dites, d’être exclusivement autocentré. Je n’aime pas spécialement les artistes qui parlent d’eux du début à la fin de leur album. Mais j’ai voulu être sincère avec moi-même.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ces deux dernières années?
Les concerts m’ont manqué. Mais si je n’avais pas été chez moi tout ce temps à gamberger, je n’aurais peut-être pas réussi à faire ce disque. Le plus difficile, c’est aujourd’hui, maintenant qu’il est fini. Je suis angoissé à l’idée de revenir car je reviens de loin. Je sais que je suis attendu au tournant et que j’ai des choses à prouver.

Après “Chocolat”, vous avez sorti de manière confidentielle l’EP “Maison”, particulièrement bien accueilli par les fans. A-t-il servi de déclencheur à “Tout peut arriver”?
Avec “Chocolat”, il y avait clairement une volonté de scorer, de faire du clic, de plier le game, de rentrer dans la tête des gens pour ne plus en sortir. Et on a réussi. Avec “Maison”, j’ai pris le risque de sortir quelque chose sans le moindre clip ou featuring et ça m’a fait kiffer. “Maison” m’a permis quelque part de “désosser” mon nouvel album. Avec “Tout peut arriver”, je n’ai pas cherché à suivre la tendance du moment ou à faire des tubes. Je me suis laissé guider par la seule recherche d’une sensation de plaisir.

Vous chantez “je ne suis pas sûr que le rap m’aime autant que je l’aime”. Pourquoi?
Dans le milieu rap, il y a un gros manque d’autodérision. On se prend très au sérieux, on fait beaucoup attention à l’image et à la notion de “street credibility”. Je ne remets pas en question ces codes, mais je ne les valide pas. En fait, je m’en branle complètement et c’est la raison pour laquelle je me suis éloigné de la majorité des rappeurs. Mais j’aime profondément la musique rap.

Dans “Chocolat”, vous citiez The Ramones. Ici vous évoquez les Beatles et singez une émission rock dans Radio Culture Bxl. Quel est votre rapport à ce genre musical?
Le rock est dans mon ADN. Il était présent dans ma vie bien avant que je ne fasse du rap. Les Beatles m’ont inspiré. J’ai été fan de Green Day et de Muse. Aujourd’hui je fais une fixation sur Blur et Damon Albarn (qui faisait un featuring sur “Chocolat”). Sur scène, je veux être Iggy Pop. Les métalleux ont validé mes shows et ça me rend très fier car ils ont une vraie culture de la scène.

Vous évoquez à deux reprises dans le disque votre désir de paternité. Sérieux?
Je me suis marié en juillet dernier. J’ai acheté une maison avec un jardin. Je ne bois plus d’alcool. Je sors moins. J’aurai 30 ans en décembre. Mon père m’a eu quand il avait 31 ans. Alors oui, on y pense sérieusement. Mais là, tout de suite, ce n’est pas ­possible. Ma femme est mannequin, moi j’ai la tournée. Il nous faut une vie et un environnement sains pour élever un enfant.

Apprentissage, ascension, sommet, descente aux enfers… Vous avez déjà tout connu. Quel conseil donneriez-vous à un jeune rappeur sur le point de faire le break?
Bonne question. Je lui dirais d’écouter les bonnes personnes.  Celles qui sont là depuis les débuts et pas celles qui arrivent en chemin. C’est très important. Quand je ne l’ai pas suffisamment fait, ça ne s’est pas très bien passé pour moi. Dans le disque, je dis que j’ai effectué le tri autour de moi. Il s’est fait de manière naturelle. Ne reste que la famille. Je parle ici de ma vraie famille, de ma sœur avec qui on a expérimenté les hauts et les bas de ce métier, mais aussi de mes potes de L’Or du Commun, de Caballero & JeanJass, de mon ingénieur du son qui est là depuis mon premier texte, des photographes qui me ­suivent depuis mes dix-neuf ans, mon manager. Sans eux, je ne serais rien.

Dans Bien, vous dites avoir failli mourir vingt fois. N’est-ce pas un peu exagéré?
Oui, ça doit être seulement dix-sept ou dix-huit fois. Quand je vois les images de la tournée Chocolat où j’escalade des structures scéniques, je me dis que c’était de l’inconscience. Comme si je voulais me saboter ou que j’étais pris dans ce tourbillon d’adoration et d’adrénaline avec l’envie d’en faire toujours plus pour impressionner. En vélo, j’ai failli aussi me viander plusieurs fois. Pour moi, ça s’est terminé à l’hôpital mais j’ai vu un pote mourir devant moi comme ça.

Vous vous sentez comment aujourd’hui?
Hormis les angoisses que j’évoquais au début de l’interview, je me sens bien car mon album est bon.  C’est le plus important et pour le reste, tout peut arriver…

Le 7/6, Botanique, Bruxelles (complet).
Le 17/7, Dour Festival.

Tout peut arriver
Roméo Elvis
Universal

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