Pierre Perret: "Tout ce qui sent l’effort est emmerdant"

Sa tournée au titre facétieux - Mes adieux provisoires - passe par Bruxelles et Charleroi. Rencontre avec celui qui est entré dans l’histoire de la chanson comme un chenapan qui sonne aux portes des maisons avant de détaler.

Pierre Perret @BelgaImage
Pierre Perret @BelgaImage

La première chose qu’on remarque, c’est son sourire de garnement, héros manqué de La guerre des boutons.“Je n’accorde jamais un entretien en faisant la gueule sinon j’y vais pas.” À 87 ans, Pierre Perret continue de briller dans l’art du croche-pied en baptisant sa tournée Mes adieux provisoires. “Une formule de faux-cul, dit-il. Ça m’a toujours fait marrer de voir certains collègues faire plusieurs fois leurs adieux.” Il n’empêche, on a pris au mot cette vraie fausse sortie et soumis à l’exercice du bilan cet auteur qui dit “avoir laissé quelques enfants” derrière lui.  Renaud, par exemple, qui a exploré l’argot quand Pierre Perret en avait déjà fait tout un monde.

Quand vous regardez en arrière, quel jeune homme voyez-vous?

PIERRE PERRET - Je vais vous répondre, même si je ne regarde jamais dans le rétroviseur… J’ai toujours été curieux. Curieux de la vie. J’ai écrit sur tant de sujets en essayant d’être un témoin de mon temps et en essayant d’échapper aux modes. J’ai jamais fait du twist quand ils faisaient du twist, j’ai jamais fait du rock quand ils faisaient du rock.

Quelle ambition aviez-vous à l’époque de vos débuts, dans les années 50?

Je n’avais aucune ambition. Aucune. Tout ce qui m’est arrivé a toujours été une surprise fantastique. Très tôt, j’ai été un observateur, je voulais raconter ce que je voyais. Prévert, Boris Vian, Brassens, Trenet avaient un œil, j’en avais un aussi.

Des chansons comme Les jolies colonies de vacances, Tonton Cristobal, Mon p’tit loup,  Le zizi, Lily sont si connues qu’on a l’impression que leurs textes sont le résultat d’une évidence…

Et pourtant, elles m’ont toutes donné du fil à retordre – même celles qui ont l’air les plus simples, et peut-être même surtout celles qui ont l’air les plus simples. Quand on me dit que c’est facile, je réponds toujours: “Essayez pour voir”…

Vous avez apporté quelque chose de nouveau dans la langue de la chanson française. Avez-vous conscience de cela?

Oui. Ce serait malhonnête de dire que je ne le sais pas. J’ai beaucoup de copains linguistes qui se sont intéressés notamment à l’argot. Je n’étais pas copain par hasard avec Frédéric Dard, Auguste Le Breton ou Bernard Quemada du Conseil supérieur de la langue française. Oui, ce que j’ai raconté et la façon dont je l’ai raconté ont marqué.

Comme dans la société, la langue française évolue dans la chanson et notamment dans le rap. Comme regardez-vous cette évolution?

Zéro! C’est pas une évolution, c’est une régression. J’ai écouté des textes, je n’ai pas compris grand-chose. Pour moi, c’est l’expression d’une certaine forme de médiocrité. Il y a peu d’auteurs prometteurs et musicalement, c’est plutôt faiblard. C’est bien beau leur rap, mais la musique en est assez absente…

Stromae, il écrit bien, non?

Oui, mais ça ne va pas très loin. Ses sujets sont contemporains et le placent comme témoin de son temps, mais je reste sur ma faim sur le vocabulaire et la rhétorique.

Vous qui avez chanté des chansons antiracistes – Lily, La bête est revenue – comment analysez-vous le bon score de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle?

Marine Le Pen a mis beaucoup d’eau dans son vin. Pourquoi tant de gens sont-ils allés vers elle? Parce qu’elle s’est mise dans les patins des pauvres gens pour qui le 14 du mois, c’est déjà la fin du mois. Elle a compris ça, le président ne l’a pas compris. C’est pas des fachos qui ont voté pour Marine Le Pen, même si j’ai peur qu’elle n’ait pas rompu avec tout de son ancien discours.

Vous avez soutenu les Gilets jaunes…

Complètement. La majorité de ces gens sont dans la souffrance. Ce sont des gens oubliés. Bien sûr, il y a pu y avoir une poignée de cons qui crient “Mort aux Juifs” ou “Mort aux Arabes”…  Je ne les excuse pas, mais il n’y a pas un groupe dépassant une certaine taille où on ne trouve pas trois connards.

Politiquement, vous vous sentez désorienté?

Désorienté, ça n’a jamais été dans mon tempérament, mais je n’ai jamais fait de politique. Je trouve que c’est dérisoire. Je ne suis engagé que dans mes chansons et mes chansons sont plus politiques qu’on ne le pense. Devant la politique, je me sens lâche. Je ne pourrais pas être assez honnête, il n’y a aucun parti où on peut parler franchement. En politique, on est toujours obligé de mentir.

Vos parents tenaient un café. Qu’avez-vous gardé de ce lieu de votre enfance?

Tout! J’avais les oreilles grandes ouvertes. La luxuriance de mon vocabulaire est venue des clients que j’ai entendus là – au Café du Pont à Castel-Sarrazin. Ce café était une tour de Babel, je m’emmerdais tellement à l’école! Je tapais le carton avec les clients, je les écoutais et quand ça devenait un peu leste, maman, me disait: “Va à la cuisine, Pierrot”.

Êtes-vous à l’aise dans le show-business?

Je n’ai jamais fait partie du show-business. Un jour, il y a un certain temps, à Radio France, ils ont voulu classer les chanteurs par catégories, un seul nom est resté sur la touche, le mien. Ils m’ont mis dans “inclassable” et j’en ai été très fier.

Pierre Perret. Mes adieux provisoires.  Le 11/06, Palais  des Beaux-Arts de Charleroi. Le 12/06, Cirque Royal, Bruxelles.

Sur le même sujet
Plus d'actualité