Décès Arno: sa dernière interview à Moustique. Peace, love & rock…

A la veille du nouvel an, Arno, qui venait de passer cinq mois à l’hôpital, préparait son retour sur scène et voulait rester optimiste pour 2022. "Je n'aime pas le mot survivant", nous disait-il.

Arno après son album Vivre
© Danny Willems

Alors qu’une foule de Brusseleirs se presse devant les stands des Plaisirs d’hiver en quête d’un vin chaud, on retrouve Arnold Charles Ernest Hintjens à l’Archiduc, son repaire de la rue Dansaert. Le patron, Jean-Louis, a ouvert l’établissement rien que pour nous. Arno commande un “déca”. Fini le vin rouge en “pré-apéro”. Par rapport aux dernières photos officielles de ­promotion qui illustrent cet article, le cheveu poivre et sel a repoussé. Le corps, par contre, a maigri. Mais le sourire et la vanne “à la Arno” (“t’as mis des ­chaussettes propres avant de venir ici, j’espère”) sont ­toujours de mise, autant pour nous rassurer sur son état de santé que pour détourner la conversation quand celle-ci touche trop aux souvenirs enfouis.

L’année 2021, il faut l’oublier?
ARNO –
C’est la pire année de mon existence. J’ai fait peu de musique et tous mes concerts ont été reportés. Et la musique, c’est mon adrénaline. C’est elle qui m’a permis de voyager dans le monde entier alors que je n’étais pas doué pour grand-chose. C’est elle qui me donne la force et me fait vivre. C’est ma maîtresse, elle ne m’a jamais trompé. Mais il n’y a pas eu que mon cancer en 2020 et 2021. Ces deux dernières années, j’ai aussi perdu beaucoup d’amis: le comédien Michel ­Piccoli, le chanteur Christophe avec qui je venais d’enregistrer en duo Les paradis perdus (sur l’album de duos “Christophe etc.” en 2020 – NDLR). Mon “frère” Paul Couter (guitariste blues avec qui il a fondé le groupe Tjens Couter en 1972) est mort d’un cancer. Mon mentor, Hubert Decleer, le prof qui m’a initié au blues, est aussi parti. Quel bazar…

Vous restez malgré tout optimiste?
“Always look on the bright side of life” (“Regarde toujours le bon côté de la vie” – il se met à fredonner cette ode à l’optimisme que l’on doit au collectif d’humoristes anglais Monty Python). Après avoir passé cinq mois à l’hosto, je suis de retour chez moi. Ils m’ont ­installé un lit spécial. Une infirmière vient encore régulièrement, mais je peux sortir, me promener, jouer avec mes musiciens. On répète chaque fin de semaine à Gand chez mon bassiste. On doit prester en live pour la VRT en janvier. J’espère pouvoir reprendre les concerts en février. On verra. Je ne pense pas au futur, “fuck” le passé, je vis au présent.

Quelle est la première chose que vous avez faite en sortant de l’hôpital?
C’est étrange. Le jour même où j’ai quitté l’hôpital, j’ai oublié tout ce qui s’y était passé. Je n’ai plus aucun souvenir. Mais j’accepte ce qui m’est arrivé et aujourd’hui je profite de la vie. J’ai arrêté l’alcool, je mange moins car j’ai perdu le goût à cause des séances de chimio. Chaque jour, je vais prendre mon thé sur une terrasse dans le quartier de la place du Marché aux Herbes. Je regarde les gens qui passent. J’adore ça. Toute mon inspiration vient de là. Je suis aussi retourné à Ostende (sa ville natale, où il possède toujours un appartement sur la digue). J’ai besoin de marcher sur la plage. Je suis accro. Le meilleur moment, c’est quand le soleil tombe sur la mer. Le ciel passe alors par toutes les couleurs. Bleu, jaune, orange… Tu regardes ça et tu vois cinq tableaux différents de Léon Spilliaert en cinq minutes.  C’est trop beau.

Arno sur scène

© BelgaImage

“Vivre” est sorti en mai 2021, lorsque vous étiez à l’hôpital. Un album différent dans votre discographie?
Oui, car ce n’était pas mon idée. Kenny Gates, le directeur de mon label Play It Again Sam, voulait lancer une nouvelle collection de disques (Parce Que) où un artiste revisite son répertoire en formule piano-voix. Il m’a présenté le jeune pianiste Sofiane Pamart, ça a bien “matché” entre nous, et on a enregistré l’album en cinq jours. Tout le monde dit que les chansons prennent une autre signification à cause de mon cancer… Je n’en sais rien. J’ai fait ça à l’instinct. L’expérience en studio avec Sofiane était géniale. Mais en reprenant ­certaines chansons que je n’avais plus interprétées depuis longtemps, il y a plein d’images du passé qui me sont revenues et je déteste ça.

Vous avez écrit de nouvelles chansons?
Oui, en français, en anglais et en ostendais. Ça parle des gens, de la vie, de la jeune génération, pas du Covid ou de politique.

Le Covid, les Codeco, vous suivez encore?
Je suis vacciné, mais je respecte aussi les gens qui ne veulent pas le faire. Je ne comprends rien à ces trucs de variants et je n’ai pas de solution. J’ai beaucoup de respect pour les politiciens qui doivent gérer ça. À commencer par Frank Vandenbroucke. Lui, il est incroyable. Je lui tire mon chapeau. Il dort quand, Frank? On le voit le matin, le soir, il est partout. Il ne se cache pas, il ne fait pas dans son froc. Il prend des décisions sans penser à son futur ou à son poste. Je ne crois pas qu’un jeune politicien pourrait faire son job, il aurait déjà fait un burn out.

Représentant comme vous d’une certaine belgitude, le Grand Jojo nous a quittés le 1er décembre. Vous le connaissiez?
J’ai une photo où on pose ensemble, mais je ne le connaissais pas bien. Après Annie Cordy, encore un vrai Belge qui part. Heureusement, il y a encore notre Salvatore Adamo.

Vous êtes un survivant?
Je n’aime pas ce mot. Ce qui est vrai, c’est que j’ai de la chance. Toi aussi. Nos parents et nos grands-parents ont connu une guerre mondiale. Ils ont été privés de liberté, ils savent ce que c’est. La pandémie, c’est aussi un truc mondial. Le Covid a déjà volé deux ans de liberté à la nouvelle génération. Et nous, on a eu le cul dans le beurre. À vingt ans, on pouvait faire la fête toute la nuit, boire, fumer, danser, aller à Katmandou si on en avait envie. Aujourd’hui, les jeunes sont privés de tout ça. Il faut faire davantage attention à eux. Les écouter, les aider. C’est eux qui vont changer le monde, plus nous.

Vous avez chanté sur scène avec Stromae et enregistré avec le rappeur Zwangere Guy. Avant, il y avait eu des collaborations avec Starflam ou le duo rock The Black Box Revelation. Pourquoi tous les jeunes vous aiment?
Il faut leur poser la question. Ce qui est sûr, c’est que moi je les aime. J’adore Angèle. Je viens d’écouter le nouvel album de Stromae, c’est super bien. Paul (Paul Van Haver, le vrai nom de ­Stromae), c’est le nouveau Brel. Il est humble, entier, surréaliste. Quand on se voit, il m’appelle “tonton”, comme Zwangere Guy. Ça me touche.

Vos vœux pour 2022?
Peace and love pour tout le monde. De mon côté, j’aimerais reprendre les concerts, enregistrer un nouvel album et faire un duo avec Mireille Mathieu. C’est mon idole. Pour sa voix et ses ­cheveux. La France, pour moi, c’est la tour Eiffel et Mireille Mathieu. Merci à Moustique pour le déca et sois prudent quand tu rentres.

Sur le même sujet
Plus d'actualité