"Je bouge comme Mick Jagger": le phénomène des tribute bands

Pas de billet pour les Stones au Stade Roi Baudouin? Pas grave, la Belgique regorge de tribute bands. Stones, Led Zep, U2 ou Pink Floyd en live près de chez vous pour moins de 15 euros. Pour que brûle la flamme!

Rolling The Stones
Rolling The Stones © DR

Entonnant le phrasé mélodique de Paint It Black avec ce déhanché reconnaissable entre mille, il traverse la scène pour mieux aller chercher son public. T-shirt noir court sur un jean slim et la boucle du ceinturon bien en évidence, Étienne Vion ne lâche rien et pousse les gens à chanter avec lui, dans cette salle à taille humaine où ils ont déboursé moins de quinze euros pour un concert de Rolling The Stones, ­tribute band belge du groupe légendaire. Enfin, un des tribute bands belges de la bande à Jagger… “Tu n’imagines pas la concurrence!, nous lance Étienne Vion, enseignant à la retraite et rockeur à plein temps. Des Stones, il y en a au moins cinq en ­Belgique! Un jour, on passait une audition pour un festival à Verviers. Franchement, on a assuré, mais je n’ai pas eu de nouvelles. Ils avaient pris Not The ­Rolling Stones, un groupe anglais dont le chanteur a la même tronche que Mick Jagger! Tu peux être sûr qu’ils étaient quatre fois plus chers que nous, mais c’est ainsi. On a dû s’avouer vaincus pour cette fois.

Depuis cinq ou six ans, il existe une véritable ­fièvre des tribute bands qu’il ne faut surtout pas ­confondre avec les groupes de covers. “Le groupe de covers va jouer un peu de tout, mais un tribute band se plongera dans un seul univers, explique Étienne Vion. Ce sont deux approches complètement différentes. Moi, par exemple, je fais les deux. J’ai un groupe de covers francophones et deux tribute, un des Stones et un d’Iggy. Pourquoi? Parce que quand je monte sur scène, j’ai toujours droit à deux réactions: “Tu ressembles à Iggy Pop et tu bouges comme Mick Jagger!”

tones, Iggy Pop, Pink Floyd, Led Zep, U2, AC/DC, Muse ou Oasis… Chaque groupe rock devenu classique a son double, et bien plus encore. Il suffit de regarder les agendas concerts des salles rock. Les tribute bands sont partout. Comment expliquer cette émulation? “La plupart des grands groupes de rock ne tournent plus, ou alors très rarement, dans des stades et à prix fort, disent André Lecomte et Jean-Philippe Snijders de Be Floyd, groupe tribute liégeois de vous savez qui. Avec la pandémie, ça s’est accéléré parce que c’est plus facile de faire venir des groupes locaux et que les fans sont là. C’est devenu une valeur plus sûre qu’un groupe inconnu qui présente ses chansons.

Musiciens, pas comédiens

Le circuit tribute se développe. Il existe des festivals, des tourneurs, des groupes à foison, donc, et un public demandeur dans chaque village du royaume, et au-delà. “Mais attention, ça reste fait avec des bouts de ficelle”, continue Jean-Philippe Snijders. Pour certains, pourtant, c’est devenu un job à plein temps. Combien de Queen passent par le Cirque Royal chaque année? Combien de ­Freddie Mercury reprenant les chansons, faits et gestes de leurs mo­dèles au millimètre près? Ici se pose une vraie question: faut-il étudier, mimer, singer les artistes à qui on rend hommage? “Attends! Moi, je suis musicien, pas comédien! J’ai vu un de ces groupes tribute professionnels avec leur panoplie, c’était pas de la musique!” Franco, guitariste de Gallows Pole (on vous laisse deviner…), a tranché. Dans le circuit des tribute bands belges, Gallows Pole de Saint-Ghislain est une référence. Formé en 1994, c’est le plus ancien groupe tribute de Belgique: “On était les premiers, dit Franco avec fierté. Et ça fait trente ans que ça dure avec un rythme de croisière de vingt-cinq dates par an avant le Covid”.

Pour lui, l’idée du tribute est très simple: “C’est de retrouver l’âme des chansons qui nous ont tant marqués. Jacques, notre chanteur, n’a pas la même voix que Robert Plant, mais il a le blues en lui. Les gens, quand ils viennent nous voir, ce n’est pas pour aller au théâtre, c’est pour entendre des chansons qu’ils n’en­tendent plus en concert. Les meilleurs retours qu’on a, ça vient des fans qui ont vu Led Zeppelin live et qui nous disent qu’ils ont eu l’impression de les entendre”. Même son de six-cordes du côté de Be Floyd: “Ce qu’on essaie de faire, c’est trouver le son que Pink Floyd aurait s’ils étaient encore ensemble aujourd’hui. Il y a une vraie démarche artistique derrière”.

D’autres ont une approche un peu plus nuancée sur cette question de l’image: “Je n’ai jamais étudié les mouvements de Mick Jagger, dit Étienne Vion. Simplement, je bouge un peu comme lui. Par contre, je vais faire les boutiques vintage pour être habillé un peu à la manière des Stones 70’s, mais sans pour autant chercher à être exactement fringué comme ils l’étaient”. Pour Stélio Gollas de Black City (Indochine), c’est encore autre chose: “Je suis chauve, mais quand je joue des titres d’Indochine, je mets une perruque. Ça me permet de rentrer dans leur univers. Sinon, ça mettrait une barrière avec le public et ce qu’on cherche à retrouver, c’est justement cette ­communion que Nicola Sirkis parvient à avoir avec ses fans en concert”. Quoi qu’il en soit, tout le monde est d’accord sur le point principal: le devoir qu’ils ont envers les fans des groupes qu’ils ­reprennent: “On n’a pas intérêt à déconner!” Telle est la règle de base. Il y a un héritage culturel et musical et celui-ci est porté haut et avec respect par tous ces groupes qui rendent hommage à leurs idoles. C’est la signification même du terme “tribute”.

La vie de rock star

Le fait de jouer le répertoire de leur groupe préféré est aussi un moyen de se plonger un peu plus dans une passion. Par exemple en creusant le secret de certaines chansons. “Il y a ce passage au milieu d’Echoes, un son bizarre, comme un cri dans la nuit. En fait, c’est une pédale wah-wah à l’envers, dit Jean-Philippe Snijders de Be Floyd. On est obligés de le faire. La première tentative était magique: “Waow, ça marche!”” Et puis, il y a le light show: “Un investissement. Ce n’est pas le light show de Pink Floyd, c’est le nôtre qu’on a développé avec un vidéaste. On veut aussi en mettre plein la vue. Notre ambition, c’est de faire notre “Live à Pompéi” à nous. Trouver un endroit insolite en extérieur comme le château de Bouillon et y donner un concert grandiose”.

Et puis, il y a les grands faits d’armes… Pour ­Gallows Pole, ça a été de partager la scène avec Deborah Bonham, la sœur du défunt batteur de Led Zeppelin: “Elle a un groupe, on l’a fait venir. Ça avait son prix, mais on ne le regrette absolument pas, au ­contraire! Elle n’a pas voulu jouer en tête d’affiche, si bien qu’elle a ouvert pour nous. Tu imagines! On a fini par jouer ensemble et elle nous a raconté plein d’anec­dotes sur son frère et Robert Plant. Si on m’avait dit ça à 18 ans, je ne l’aurais pas cru!” Pour André Lecomte, c’est la route de Zevenaar pour le premier concert de Be Floyd aux Pays-Bas. Une fête de la musique sur la place centrale devant 1.600 personnes et en tête d’affiche: “Sur la route, on voyait de grandes affiches avec notre nom. Et quand on est arrivés, l’organisateur nous demande où on a garé notre camion… Évidemment, on n’en avait pas. Ce concert-là, on a eu l’impression d’être de vraies rock stars”.

Tribute de tribute

En fin de compte, c’est la passion du rock’n’roll qui parle. Rendre hommage permet de toucher, du bout des doigts, ce que pourrait être cette vie rêvée autant que redoutée. Tous ont un boulot, une vie “normale”. Ils sont enseignant, entrepreneur, commercial ou bossent dans le bâtiment. Mais le temps d’un concert, les voilà rock stars. Passeraient-ils un pacte avec le diable pour vivre cette vie à plein temps? “On n’a pas envie que ça devienne un boulot, disent les Be Floyd. Ça doit rester une passion, un amusement.”

Franco de Gallows Pole va un cran plus loin: “L’important, c’est quoi? De devenir une vedette? D’en faire son métier? La différence entre musicien professionnel et musicien amateur est très fine. On joue régulièrement, on a plusieurs projets, je fais de la musique depuis trente ans. Et non seulement je continue, mais tu me redonnes le même bail maintenant, je fais la même vie!” Et il ajoute dans un rire: “Il faudrait aussi parler de ce groupe tribute de Gallows Pole! Des gamins qui ne connaissaient pas Led ­Zeppelin, mais qui, après nous avoir vus en concert, se sont plongés dedans au point de faire un tribute. Et là, tu te dis qu’on sert à quelque chose”.

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