Décès Arno : quand le chanteur se racontait à Ostende: maman Lulu, le rock et son allergie aux crevettes

Arno est décédé ce 23 avril. Entre le chanteur et Moustique, ce fut une longue histoire d’amour. En 2015, il nous emmenait à la découverte de son Ostende natal et retraçait son parcours. Un sacré bazar qui nous donne encore plein de frissons.

Arno
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Printemps 2015. Arno nous a fixé rendez-vous à la brasserie de l’hôtel du Parc, sur la place  de Monaco, en face du casino d’Ostende. C’est l’heure du dessert. A la table voisine, un couple de retraités parlant le français commande café et biscuits. Plus loin, une sexagénaire endimanchée opte pour une dame blanche “met slagroom”. Arno commence par un thé avant d’attaquer le vin rouge. Le temps semble s’être arrêté dans cette arrière-salle avec vue sur l’arrêt du “kusttram” de la Marie-Joséplein. On ne diffuse pas de musique à l’hôtel du Parc. Les portes en bois grincent, le zinc blinque, le barman lit la gazette du jour et les serveurs sont habillés en chemise blanche repassée et gilet noir serré au corps.

Sa maman Lulu partie trop tôt

Né le 21 mai 1949 à la clinique Sainte-Elisabeth des Hirondelles d’Ostende, Arno Charles Ernest Hintjens a joué dans tous les clubs et les salles de la Reine des Plages. Un concert donné au Casino d’Ostende le 21 mai 2015 devait le marquer plus qu’un autre.  " C’est le jour de mon anniversaire, mais je m’en fous. Mais si j’ai choisi cette date et ce lieu, c’était pour rendre hommage à mon père. Je savais alors qu’il n’allait pas bien. Mais il n’a pas tenu le coup. Mon père est décédé un mois avant ce concert. Il avait nonante ans. Un mec, mon père… Il n’était jamais malade. Il n’a jamais mis un pied dans un home. A la mort de ma mère Lulu en 1973, ce sont mes cousines maternelles qui lui ont trouvé une autre femme. Elles lui ont dit: “Tiens, Maurice, c’est pour toi, comme ça tu ne resteras jamais seul…

Papa socialiste et héros

Maurice Hintjens était gauchiste. Il a dû fuir Ostende pour Londres au début de la Seconde Guerre mondiale. Il a accompli son service militaire dans l’armée anglaise, a fait décoller les Spitfire qui bombardaient les lignes ennemies et est revenu à Ostende à la Libération pour bosser comme mécanicien dans la prestigieuse Compagnie des Wagons-Lits et se marier avec Lulu. De son père, Arno a gardé la pensée socialiste, un caractère de tête de mule, mais pas le goût du travail. “Je n’ai jamais voulu bosser. Si je n’étais pas devenu chanteur de charme raté (“raté à cause de ma gueule, hein!”), je serais peut-être aujourd’hui à la rue ou alors en prison. Pour faire plaisir à mes parents, j’ai quand même obtenu un diplôme de cuisinier à l’école hôtelière du Stedelijke Technisch Institut qui se trouvait juste en face de la gare. J’ai quitté la maison à l’âge de dix-huit ans. Mon père s’est toujours inquiété pour moi. Je me souviens encore que le jour de mon quarantième anniversaire, il m’appelait pour me dire: Arno, il serait temps que tu trouves un vrai travail. Pourtant je gagnais bien ma vie, le voyageais dans le monde entier, je vendais des disques. Mais pour mon père, ce n’était pas du boulot. Note que pour moi, non plus, ce n’est pas du taf. J’ai l’impression que je n’ai jamais bossé de ma vie. " Arno reconnaît qu’il a de la chance d’avoir été sauvé par la musique. “Elle m’a permis d’acheter ma liberté, et ça, ça n’a pas de prix.

Découverte d’Elvis

Gamin, il accompagne sa mère Lulu dans les music-halls bordant le casino et suit parfois sa grand-mère Marie-Louise qui chante dans les cinémas muets de la Langestraat. “Elle jouait aussi du piano, mais elle ne voyait jamais les touches. Marie-Louise, elle avait des roberts aussi gros que des bulldozers.” Fin des années 50, Arno découvre le rock chez un copain. Ou plutôt grâce aux sœurs du copain. “Il s’appelait Frank et ses frangines avaient un pickup. C’étaient des vraies teenagers, très influencées par tout ce qui venait d’Angleterre ou d’Amérique. Un matin, je suis arrivé chez Frank qui déjeunait. Pendant qu’il mangeait ses tartines, les sœurs m’ont fait écouter un disque d’Elvis Presley, One Night With You. Une claque! (Il se met à chanter.) Je suis allé tous les jours chez Frank à l’heure du déjeuner pour réécouter ce truc.

Ensor et Spilliaert

Nous demandons à Arno quelle est la première image d’Ostende qui lui vient aujourd’hui lorsqu’il ferme les yeux. Il donne une réponse “à la Arno”. “Quand je pense à Ostende, je sens d’abord l’odeur. L’odeur de la mer, des mouettes, des crevettes. Vous savez que je suis allergique aux crevettes? Incroyable, non? Je vois aussi la lumière au-dessus de la mer. Cette lumière n’existe qu’à  Ostende. C’est à cause des bancs de sable sur lesquels le soleil vient se refléter. En dialecte ostendais, on appelle cette couleur “appelblauwzeegroen”. Pomme bleue, mer verte.” “Comme Léopold II, je vis à Bruxelles mais j’ai un pied-à-terre à Ostende. J’ai un appartement avec vue sur les mouettes. J’aime bien venir en hiver. “Het Zeegat is mijn huis.” La mer est ma maison, comme on dit ici. Je me promène le matin sur la plage quand il n’y a personne. Je parle à la mer, je parle à ma mère et à moi-même. Il n’y a que sur la plage que je peux faire ça, sinon j’aurais l’air d’un con.”

Les Yeux de sa mère

Arno a écrit un texte émouvant sur sa maman (Les yeux de ma mère), il a chanté en ostendais (Een boeket met pisseblomen) et rendu hommage à sa ville natale sur Oostende Bonsoir, sur son album " Santeboutique ". “Même si personne ne fera mieux que la chanson Comme à Ostende de Jean Roger Caussimont et Léo Ferré. " Arno garde la nostalgie de la Reine des Plages. C’est le meilleur ambassadeur de sa ville. Il en parle dans toutes ses interviews. " Les Belges ne savent pas à quel point cette ville était multiculturelle. Dans les années cinquante, les menus étaient affichés en quatre langues: français, néerlandais, anglais et ostendais. Il y avait le quartier Le Petit Paris et des bars où  tu ne voyais que des Anglais. Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Victor Hugo… Ils ont tous séjourné ici. C’est à Ostende que Karl Marx a écrit Le manifeste du Parti. Einstein a vécu à quatre kilomètres d’ici. A la gare d’Ostende, il y avait une photo où posaient côte à côte Einstein, Magritte et James Ensor.”

European cow-boy

Nous quittons la brasserie du Parc. Arno s’arrête devant le casino d’Ostende pour nous montrer un buste de Grace Kelly. “Elle est venue ici avec le prince Rainier lors des cérémonies de jumelage entre Ostende et Monte-Carlo.” Arno scrute le ciel bas et arpente la digue avec sa démarche de cow-boy. Un “european cow-boy” comme il le chantait sur son album solo du même nom paru en 1999. “Je me sens Belge mais aussi Européen. Pour moi qui ai vécu au bord de la mer, la notion de frontière est complètement abstraite. La ville d’Ostende est flamande, mes grands-parents parlaient le français et j’ai perdu ma virginité avec une Anglaise. A la maison, dans les années septante, on regardait surtout les programmes de la BBC, notamment l’émission musicale The Old Grey Whistle Test qui passait le mardi soir. Il y avait David Bowie, Elton John, Rod Stewart. On captait aussi Radio Caroline, une radio pirate qui émettait depuis un bateau. Tous les jeunes groupes anglais qui voulaient percer en Europe commençaient par jouer dans les clubs de la Langestraat. Certains ne sont jamais allés plus loin.

Les filles du bord de mer

Il nous emmène à l’exposition CinemArno qui se tient derrière les murs d’un ancien cinéma, le Capitole. “C’est là que j’ai vu Ben-Hur avec des copains. En dessous du cinéma, il y avait le club Le Groove que tenait Freddy Cousaert, le DJ et promoteur de concerts. On écoutait de la soul en buvant de la Tuborg en bouteille. Le Groove était ouvert non-stop du vendredi soir au dimanche midi. Après, on allait au Versailles, une discothèque sur la digue remplie de coiffeuses. Parce que les coiffeuses, elles ne bossaient pas le lundi.

Des joints avec Marvin Gaye

Freeckle Face et Tjens Couter, les deux groupes dans lesquels Arno a joué dans les années septante, étaient basés à Ostende. C’est ici aussi qu’il a lancé TC Matic début des années 80 avec un autre Ostendais, Serge Feys, aux claviers. L’époque des vaches maigres pour les jeunes rockeurs. “Au début de TC Matic, je bossais comme commis de cuisine à l’hôtel Mercury que venait d’ouvrir Freddy Cousaert. C’est comme ça que j’ai rencontré Marvin Gaye.” Alors dans une mauvaise passe financière, artistique et physique (à cause de la drogue), Marvin Gaye s’était exilé à Ostende sur les conseils de son ami “belge” Freddy Cousaert qui l’hébergeait. “Freddy me demandait d’aller lui porter à manger. Marvin Gaye vivait dans un appart sur la digue dont il ne sortait pratiquement jamais. Même en été, il mettait le chauffage à fond. Il y avait peu de meubles dans le salon et plein de cartes d’Afrique sur le mur. J’allais fumer des joints avec lui dans une ruelle près de l’hippodrome d’Ostende. "

Un dernier verre face à la mer

En quittant Arno alors que le soleil se couche derrière l’estacade (“tu as vu, on dirait un tableau de Léon Spilliaert”), nous évoquons avec lui le sentiment de solitude qui semble le submerger. Il botte en touche. “J’ai l’âge que j’ai. Le seul truc qui m’emmerde, c’est ce sentiment de “déjà-vu” qui m’envahit de plus en plus souvent. Je parle d’un truc, comme maintenant avec toi, et je me vois comme j’étais dans le passé. Et ça, je déteste. Je préfère vivre au présent. Bon, tu bois encore quelque chose avant de rentrer? "

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