Coachella: le patron pro-Trump et homophobe du festival

Le propriétaire de Coachella est accusé de financer des organisations anti-LGBT+. Un comble pour un festival qui se veut progressiste.

Philip Anschutz à Los Angeles
Philip Anschutz, à Los Angeles le 23 octobre 2008 @BelgaImage

C’est le festival le plus rentable de la planète. En 2017 (dernière année pour laquelle on a des chiffres précis), Coachella a réalisé plus de 114 millions de dollars de bénéfices grâce à sa programmation pop et indé. Un succès énorme qui profite directement à son propriétaire, Philip Anschutz. Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, ce milliardaire a une réputation totalement opposée à l’image très progressiste de l’événement organisé au fin fond du sud de la Californie, à Indio. Classé en 2021 par Forbes comme étant la 66e personnalité la plus riche des États-Unis, Anschutz est accusé de nombreux financements à des associations particulièrement conservatrices, notamment hostiles à la communauté LGBT+. Depuis quelques années, la polémique est telle qu’un hashtag #NoCoachella (ou #NoChella) a émergé. Une controverse qui colle à la peau du festival.

La construction d’un empire financier

Philip Anschutz est né en 1939 dans une petite ville d’environ 5.000 habitants en plein centre du Kansas, Russell. Son père, originaire d’une famille d’Allemands de la Volga, était un grand propriétaire foncier et un magnat du pétrole. Une fois adulte, Philip a repris le flambeau. Grâce à l’acquisition de terres judicieusement choisies, il devient vite très riche puis étend son influence à d’autres secteurs économiques, comme le réseau ferroviaire et les médias.

Dans les années 1990, il crée à Los Angeles AEG, une grande entreprise de divertissement sportif et musical. En peu de temps, il devient "l’homme qui possède Los Angeles", comme le qualifie entre autres le New Yorker. Il possède ainsi le stade "Crypto.com Arena" et les prestigieuses équipes qui y sont basées (les Los Angeles Lakers en basket-ball, les Los Angeles Kings en hockey). À Londres, il détient le fameux O2 Arena. Idem pour les Regal Cinemas, le plus grand exploitant américain de salles de cinémas, ou pour les journaux conservateurs "The Weekly Standard" et "The Washington Examiner". Enfin, en 2001, AEG achète Goldenvoice, qui a créé le festival Coachella en 1999 et qui l’organise toujours aujourd’hui.

Anschutz, un mécène polémique

Déjà en 2009, un article de Politico suggère que si Anschutz a acquis ses journaux réputés très à droite, c’est pour porter ses idées anti-Obama. En 2011, Greenpeace relaye une note accusant Anschutz de soutenir, via son empire médiatique, les frères Koch (connus pour leur militantisme climato-sceptique grâce à leur immense fortune).

Il faudra toutefois plusieurs années pour que le milliardaire se retrouve vraiment sous le feu des projecteurs. En 2016, la campagne électorale américaine bat son plein et est témoin de la montée fulgurante de Donald Trump, qui finira par l’emporter. Les médias américains s’intéressent alors à tous les mécènes qui financent les organisations qui, à leur tour, soutiennent celui qui deviendra président des États-Unis.

Qui apparaît alors en bonne position dans l’organigramme? Anschutz! En 2016, il figure dans une infographie de Freedom for all Americans, une campagne bipartisane de soutien aux LGBT+, relayée ensuite par le réputé journal The Washington Post. Parmi les bénéficiaires du soutien financier d’Anschutz, on retrouve ainsi l’Alliance Defending Freedom (ADF), la National Christian Charitable Foundation et la Family Research Council. Toutes des organisations anti-LGBT. L’ADF a par exemple associé "le fait d’être LGBT à l’inceste et à la bestialité". En janvier 2017, la revue The Fader enfonce le clou en montrant que le businessman a donné près d’un million de dollars aux conservateurs actifs durant la campagne de 2016. Un an après, Anschutz récidive avec 200.000 dollars supplémentaires, toujours selon The Fader. Il soutient ainsi des personnalités non seulement opposées aux LGBT+ mais aussi à l’avortement, tout en défendant les armes à feu.

Coachella pris dans le collimateur

Rapidement, la polémique ricoche sur Coachella et son image progressiste en prend un coup. Pour un festival qui se vante d’accueillir en 2017 Lady Gaga, véritable égérie pour une bonne partie de la communauté LGBT+, le lien avec Anschutz fait tache. Paul Tollett, organisateur et cofondateur de Coachella, déclare alors: "L’image du festival est ternie, et moi je suis offensé". En 2018, la rébellion commence vraiment, notamment quand l’actrice pansexuelle Cara Delevingne boycotte purement et simplement. La chanteuse Lizzo participe à l’événement mais dit vouloir ne pas rester les bras croisés pour "perturber ces espaces et à diffuser [son] message à des milliers de personnes". "J’ai hâte de démanteler la haine qui finance ce pays… mais d’ici là, je vais mettre de gros corps noirs, féminins, LGBTQ+ sur scène et raconter nos histoires", ajoutait-elle. À la même époque, le hashtag #NoCoachella monte en puissance sur les réseaux sociaux.

Face à ces réactions, Philip Anschutz tente de se défendre. Déjà en 2017, le magazine "Rolling Stones" fait savoir que le milliardaire considère ces accusations comme des "fake news". "Je soutiens sans équivoque les droits de toutes les personnes sans égard à l’orientation sexuelle", assurait-il. "Nous avons la chance d’employer une multitude de personnes diverses au sein de notre famille d’entreprises, qui sont toutes importantes pour nous – le seul critère sur lequel elles sont jugées est la qualité de leur performance au travail ; nous ne tolérons aucune forme de discrimination". Ce message sera répété par la suite, comme suite à la déclaration de Cara Delevingne. "Notre récent soutien à la Elton John AIDS Foundation et à son travail vital témoigne des vraies valeurs de notre organisation", ajoutait alors AEG, en référence à cette association de lutte contre le VIH qui soutient entre autres les LGBT+.

Une tempête qui se calme mais qui perdure

Malgré tout, la polémique ne s’éteint pas. L’édition 2019 de Coachella invite plusieurs personnalités LGBT+ comme Janelle Monáe et Christine and the Queens. Grand soutien de la cause LGBT+, Ariana Grande termine quant à elle son concert son passage en affichant un immense drapeau arc-en-ciel sur scène. Pour 2020, avant que le spectacle ne soit annulé pour cause de Covid, le programme prévoyait aussi la venue d’artistes LGBT+, dont Frank Ocean, l’une des trois vedettes présentées en haut de l’affiche. Devaient aussi être présents Mika, Lil Nas X, etc.

Est-ce que Coachella essaye vraiment de bien faire, ou est-ce que cela s’apparente à du "LGBT-washing"? Dans un cas comme dans l’autre, cela n’empêche pas Philip Anschutz de continuer à financer des organisations anti-LGBT. En 2020, il apparaît que deux d’entre elles, la Colorado Christian University et les Sky Ranch Christian Camps ont reçu plus d’un million de dollars.

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