Gregory Porter: "Mon envie est d’offrir du réconfort"

Le baryton du groove pose sa voix de velours à Forest National ce 23 avril. Derrière l’entertainer jazz se cache aussi un songwriter engagé.

gregory porter
© Blue Note

Je suis actuellement à New York, dans le Bronx, en visite privée. J’ai encore quelques répétitions prévues ces prochains jours avant de prendre l’avion pour l’Europe”. Gregory Porter, tout juste cinquantenaire, respire la grande forme quand il valide sur son smartphone notre invitation Zoom. Ce 23 avril, le chanteur/songwriter qui a réussi à faire aimer le jazz à ceux qui n’en écoutent jamais sera en chair en os en Belgique pour irradier l’enceinte de Forest National. Pas de nouveau disque studio à son actif, mais une double compilation “Still Rising” parue avant Noël et la réédition cette semaine chez Blue Note Records de son introuvable premier album “Water” paru en 2010 sur le label confidentiel Motéma Music.

À quoi doit-on s’attendre à Forest National?
Gregory Porter – Même s’il est souvent ­galvaudé à des fins mercantilistes, j’adore ce terme “best of”. Pour cette tournée européenne, j’ai envie de ­remettre en lumière les chansons les plus up-tempo, positives, optimistes de mon répertoire. Des titres que les gens ont envie d’entendre comme On My Way To Harlem, Liquid Spirit, Take Me To The Valley… Le monde d’aujourd’hui traverse une période très sombre. Mon envie est d’offrir du réconfort, de l’espoir et du divertissement. Mais ce souhait de dérider mon public ne m’empêche pas de faire passer des messages sociaux ou idéologiques.

Votre premier album “Water” ressort cette semaine chez Blue Note. Quelles étaient vos aspirations quand vous l’avez enregistré en 2010?
Quand j’étais en studio, à Brooklyn, je le voyais à la fois comme un aboutissement et le début d’une aventure. La plupart des morceaux qui figurent sur “Water” sont des chansons que j’ai écrites et que j’interprétais déjà dans les clubs à mes débuts. Pouvoir les immortaliser sur un disque constituait une sorte de consécration pour moi. Dans un coin de ma tête, je me disais aussi que ce serait peut-être mon seul album et je voulais en être fier. Mes attentes étaient raisonnables. Mon seul objectif commercial était d’en vendre suffisamment pour avoir la possibilité d’en enregistrer un autre.

On trouve sur cet album 1960 What?, qui s’inscrit dans la grande tradition des “protest songs”. Quel est votre regard actuel sur cette chanson?
Le retentissement qu’a eu cette chanson m’a donné confiance comme songwriter. Quand je l’ai écrite, j’avais en tête un modèle inaccessible: Marvin Gaye. Marvin Gaye était avant tout un entertainer. Il était un artiste salarié du label Motown, qu’on surnommait “la machine à hits”. Sa mission était d’écrire des chansons d’amour, mais il a aussi réussi à imposer un morceau engagé comme What’s Going On. 1960 What?, c’est le souvenir des images en noir et blanc des télés américaines qui relataient tous ces assassinats de personnalités défendant les droits civiques dans les années 60: Martin Luther King, le président John Fitzgerald Kennedy, son frère Robert, le militant Medgar Wiley Evers… Sans me comparer à Marvin Gaye, je suis très fier d’avoir eu l’idée de ne pas avoir cité de noms propres dans cette chanson et d’y avoir insufflé un rythme de basse dansant. Ça lui a donné un caractère plus intemporel. Le message s’applique aussi aux décennies qui ont suivi.

Dans Mister Holland, qui figure sur votre dernier album “All Rise”, vous faites allusion au racisme dont vous avez été victime lors de vos jeunes années. Y êtes-vous encore confronté aujourd’hui?
La réponse est oui. Le racisme a encore très bonne presse aux États-Unis. Il y a des débats en télé où des gens viennent justifier leur droit à être racistes et à se balader avec des armes en citant les amendements de la Constitution. Je suis encore victime au quotidien. Et encore, je sais que mon statut et ma notoriété me permettent d’éviter d’y être confronté de manière systématique. Dans la rue, un Afro-Américain avec une capuche reste avant tout un suspect. Mais j’ai aussi une grande foi en l’humanité et je persiste à croire que la majorité des gens ne souhaitent que vivre en paix avec leurs voisins.

Votre maman Ruth vous a inscrit très tôt à la chorale de votre paroisse. La meilleure école pour devenir chanteur?
Ma mère était à la tête d’un ministère pentecôtiste. L’église et la chorale gospel sont devenues très vite mes terrains de jeu. C’est là que j’ai pu m’exprimer avec un nouveau langage, apprendre, découvrir ma personnalité. Quand ma mère s’est éteinte, alors que j’avais 21 ans, ses derniers mots furent: “Sing, baby, sing”, “Chante, bébé, chante”… Et j’ai continué. Aretha Franklin, Otis Redding, Marvin Gaye, Bill Withers (auteur du classique soul Ain’t No Sunshine – NDLR), Luther Vandross… Toutes mes idoles sont passées par cette école. C’est inspirant.

À cinquante ans, êtes-vous un homme heureux?
Merci de me poser la question. Oui, je suis un homme heureux. J’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Quand je donne des concerts aux États-Unis ou en Europe, je me rends compte qu’il y a une nouvelle génération qui vient m’écouter et à qui je donne peut-être envie d’aller plus loin dans la découverte du jazz. Je suis marié et j’ai des enfants. Alors oui, thanks God, je suis un homme comblé.

Le 23/4. Forest National, Bruxelles.

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