Selah Sue: "Je me sens à nouveau en vie"

Devenue maman et libérée des antidépresseurs, la chanteuse louvaniste se réinvente en reine du groove sur “Persona”, troisième album à la maîtrise parfaite qui annonce l’été.

Selah Sue
Selah Sue © Mathieu Zazzo

En 2016, après deux albums qui ont rencontré le succès international, Selah Sue s’offre un long break. Elle emménage avec l’amour de sa vie, donne naissance à deux enfants, ­soigne ses troubles psychologiques qui perdurent depuis l’adolescence. Enregistré chez elle, dans le Brabant flamand, là même où elle nous reçoit, son troisième disque “Persona” est celui de la métamorphose. “I’am a queen in my kingdom”, “Je suis une reine dans mon royaume” scande-t-elle.  La déclaration d’une femme libérée de ses démons et qui ose tout musicalement. À la variété des styles proposés sur “Persona” (hip-hop, jazz, néo-soul) correspond aussi une diversité des points de vue. “J’ai suivi une thérapie du “dialogue vocal” (Voice Dialogue Therapy) qui m’a permis d’explorer les différentes “personnes” qui sont en moi: la Selah Sue angoissée, celle qui culpabilise, celle qui s’autocritique. Chaque chanson illustre une de ces personnalités “intérieures”. Mais désormais c’est moi qui prends le contrôle de ces caractères antagonistes.

Comment vous sentez-vous?
Selah Sue –
Je suis dans un état d’esprit très positif. Je suis motivée, stimulée, ambitieuse dans le bon sens du terme. Je me sens pleine de confiance. Je me sens à nouveau en vie et j’accepte toutes les émotions qui me traversent. Je suis aussi très fière du nouveau groupe qui m’entoure et de ce nouvel album. J’ai hâte de reprendre les ­concerts. Oui, tout va bien.

“Persona” est votre disque le plus éclaté musicalement. Comment l’expliquez-vous?
Toutes les conditions étaient réunies. J’ai fait le disque durant le lockdown à la maison avec mon compagnon Joachim Saerens (le père de ses deux enfants et le claviériste de son groupe qui a un background jazz – NDLR) et le producteur Matt Parad. Nous n’avions pas la pression comme si nous étions dans un studio à Los Angeles avec une grosse pointure à l’ego surdimensionné. Je me sentais en sécurité et prête à aller dans des directions que je n’aurais pas osé suivre avant, même si j’en avais envie. Dès le départ, le concept de l’album était très clair. Le fait d’écrire chaque chanson d’un point de vue différent ouvrait la porte à tous ces styles musicaux différents qu’on entend. Certaines personnes qui ont entendu le flow rap sur ­Kingdom qui introduit “Persona” ne me reconnaissaient pas. Elles se disaient “C’est bizarre, Selah Sue fait appel à une rappeuse pour commencer son ­disque”. C’est aussi la première fois que je mets autant d’humour et d’ironie dans mes chansons.

Votre écriture a-t-elle changé depuis que vous êtes devenue maman?
Mes journées sont plus organisées et je suis dès lors plus structurée quand il s’agit d’écrire et de composer. Cette discipline me fait du bien, je travaille mieux sous la pression et quand je sais que je dois m’arrêter à telle heure pour aller chercher les enfants ou leur donner le bain. Je ne perds plus mon temps à faire des choses qui ne me passionnent qu’à moitié. Je me concentre sur l’essentiel.

Vous prononcez deux fois le mot “fuck” sur Wanted You To Know. On est loin de la Selah Sue polie des débuts?
J’adore mon label et les gens qui y bossent. Je sais ce que je leur dois. Mais quand je leur ai présenté les premières maquettes, j’ai entendu les remarques du genre “ça manque d’un tube”, “ce n’est pas assez up-tempo”, “ce n’est pas toi”. Ça m’a quelque peu bloquée. Et puis, en en parlant avec mes copines, elles m’ont dit: “Fais-ce que tu penses être bien pour toi. Ce sont tes chansons, c’est toi qui as le pouvoir”. Ce morceau parle de ça. Je chante “You keep fucking up my flow” mais j’aurais pu dire aussi “Suck my balls”. J’aime bien cette expression dans la bouche d’une femme.

Damso fait un featuring sur cette chanson, vous le connaissez bien?
Je connaissais son nom, bien sûr, mais pas ses ­textes. Quand mon label a évoqué l’idée d’un ­featuring, il arrivait en tête de liste et j’ai ­commencé à m’intéresser à ce qu’il racontait. On a enregistré à Bruxelles. Je l’ai laissé écrire sa partie et c’était juste parfait. C’est un mec très cool.

Dans Pills, vous évoquez votre addiction aux antidépresseurs. Vous en êtes sortie?
Après avoir écrit cette chanson pendant le lockdown, je me suis dit que je devais encore essayer d’arrêter les médicaments. Cela faisait quatorze ans que j’en prenais. J’avais fait trois tentatives et ça n’avait pas fonctionné. J’avais même essayé de remplacer les antidépresseurs par un traitement à base de médicaments psychédéliques. Ici, ça fait six mois que je suis clean et ça se passe très bien. D’un autre côté, je me rends compte que cette addiction m’a fait passer à côté de beaucoup de sentiments. Je n’ai pas beaucoup pleuré ces quatorze dernières années. Je me rends compte que ça fait du bien de pleurer et de vivre les émotions de manière plus intense. Dans ma vie de tous les jours et sur un plan créatif, c’est plus intéressant.

Cette chanson, c’est aussi une manière d’envoyer un message à tou(te)s ces adolescent(e)s qui souffrent de dépression?
C’était important pour moi de mettre un rythme entraînant et bienveillant sur cette chanson pour montrer une forme d’espoir. Maintenant, quand j’écris, je ne pense pas aux autres. Je ne suis pas scientifique ou psy. Je suis un être humain. Je parle de ma propre expérience et de ce que j’ai traversé. Si ça peut toucher les gens, c’est très bien mais ce n’est pas ça qui m’a poussée à écrire cette chanson. J’en avais tout simplement besoin.

Le 27/4. Ancienne Belgique, Bruxelles.
Le 19/8. Pukkelpop, Kiewit.

*** Persona. Because/Virgin

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