Orelsan: "Sans mon entourage, je ne suis rien"

Le rappeur de Caen a triomphé ce vendredi soir aux Victoires de la musique 2022. Moustique l’avait rencontré en décembre pour évoquer son album “Civilisation”, une radioscopie cynique mais toujours juste d’une société à la dérive. Interview exclusive d’Orelsan.

Orelsan sort l'ablum Civilisation
Orelsan. © Alice Moitié

Artiste masculin de l’année, chanson de l’année pour " L’odeur de l’essence ", meilleure création audiovisuelle pour son documentaire " Montre jamais ça à personne "… Orelsan a dominé les Victoires de la musique 2022. L’occasion rêvée pour relire l’exclu qu’il a récemment accordée à Moustique. Article initialement publié le 17 décembre 2021.

Particulièrement discret depuis la fin de sa tournée La Fête Est Finie en 2020 (il s’était même retiré des réseaux sociaux), Orelsan explose à nouveau tous les compteurs. Paru voici un mois, son album “Civilisation” a dépassé le cap des 300.000 exemplaires physiques vendus, tandis que le clip au montage chirurgical de L’odeur de L’Essence frôle les onze millions de vues sur YouTube. Quant au documentaire Montre jamais ça à personne, toujours visible sur Amazon Prime, il a séduit bien au-delà des gens qui écoutent du hip-hop. Bref, tout le monde aime aujourd’hui Aurélien Cotentin, 39 ans. “Ce nouvel album, “Civilisation”, je l’ai fait pour que ça marche”, nous explique Orelsan, rencontré quelques heures avant le showcase privé qu’il a donné à l’Hôtel de Ville de Bruxelles mercredi. “Mais là, c’est tellement dingue au niveau de la réception que je me dis: “ouah qu’est-ce qui se passe?” Avant la sortie du disque, le documentaire réalisé par mon frère Clément avait déjà amorcé le phénomène. Je n’ai jamais fait un truc aussi unanime. Clément a réussi à montrer la sincérité de mon projet. J’ai l’impression que tout le monde me comprend désormais et je suis super content.”

Depuis la sortie de “Civilisation”, quelle est la réaction qui vous a le plus touché?
ORELSAN –
Aujourd’hui, il y a des enfants de onze ans qui aiment ma musique mais aussi des gens de plus de 75 balais. C’est fou.  Je suis arrivé à un point où on écoute mes morceaux en famille. Même si j’en rêvais, je n’aurais jamais imaginé vivre ça. C’est ce qui me touche le plus mais je ne sais pas pourquoi. C’est encore irrationnel pour moi. Je devrais peut-être aller voir un psy pour comprendre.

Vous présentez “Civilisation” comme un album sur votre “meuf” et sur la société. Quel est le sujet le plus difficile à aborder?
Le plus difficile, c’est de ne pas me répéter, peu importe le sujet que j’aborde. Parfois, je dois faire dix essais pour arriver à quelque chose qui me semble original. Paradis, qui figurait sur mon album “La Fête Est Finie” en 2017, était ma première tentative dans l’écriture d’une chanson d’amour. Et je trouvais ça réussi. Après Paradis, je me disais que je n’allais plus essayer parce que je pensais avoir fait le tour de la question. Mais là, je suis super amoureux et j’avais envie.

Dans La Quête, vous évoquez pour la première fois votre enfance. A quoi rêvait le petit Aurélien ?
La Quête, c’est du 100% autobiographique. Quand je chante ça, je me revois au lycée.  Je ressens encore la peur d’aller chercher mon bulletin, je me rappelle les fringues “de bourge” que je portais. À cinq ans, je voulais juste en avoir sept. A sept ans, je voulais être un “grand”. A dix ans, je m’imaginais déjà chanteur pop. J’étais fan de Michael Jackson. Et puis j’ai découvert les Guns N’ Roses et j’ai voulu devenir leader d’un groupe rock. Il y a eu aussi des rêves de basket et de NBA et puis j’ai trouvé ma voie et j’ai fait mon truc à moi.

Dans Civilisation, vous chantez “J’ai voulu quitter la France”. Vous venez pourtant d’acheter une maison à Caen, là où vous avez grandi. Vous avez perdu le sens de l’aventure?
Ado, j’étais fan de mangas et je rêvais d’aller vivre au Japon. J’ai vécu un an aux Etats-Unis mais j’en suis vite revenu. J’étais aussi “monté” à Paris pour faire de la musique, mais je suis retourné à Caen bien plus rapidement que je le pensais. J’ai besoin d’être proche des gens que j’aime. Je suis plus heureux en Normandie qu’à Paris. Il y a plus d’espace, moins de stress, on prend plus le temps. J’ai grandi comme ça. C’est pour ça que je parle lentement.

Vous éprouvez encore ce complexe du “provincial”?
Oui, à fond. Quand j’ai commencé à faire de la musique, il n’y avait pas la généralisation d’Internet et des réseaux sociaux comme on le connaît aujourd’hui. A Caen, on était toujours en retard par rapport à la mode, à la musique, aux tendances. On était moins stylé. Tu n’as qu’à voir dans le docu les pulls que je portais quand j’avais vingt piges. La honte… Alors, forcément, quand tu allais à Paris, tu faisais un complexe. Mais j’en ai tiré aussi une force et une fierté genre “On n’est pas comme les Parisiens.” Et j’ai gardé cette attitude. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai autant de fans en Belgique. On partage cette même mentalité “provinciale” par rapport à Paris. Vous êtes des gens cool et humbles.

Vous utilisez plusieurs fois le terme “beauf” dans votre album. C’est quoi un beauf pour vous?
“Beauf” est un mot intéressant parce qu’il n’est pas précis. Chacun a sa propre définition du beauf. Moi, je l’utilise pour qualifier les gens qui manquent de finesse et de nuances. Dans la chanson Rêve Mieux, j’évoque “la dictature des beaufs”, soit tous ceux qui s’emballent sans réfléchir. C’est flagrant sur les réseaux sociaux. Mais ça ne veut pas dire que je n’en fais pas partie.

L’Odeur de l’Essence et Manifeste sont des photographies très précises des mouvements sociaux qui agitent l’ère Covid. Comment sont nées ces chansons?
Tout le monde me parle de L’Odeur de l’Essence et ça me touche. Bizarrement, c’est loin d’avoir été le texte le plus compliqué à écrire. J’ai pris beaucoup de notes sur le sujet, mais ça ne m’a pris que trois jours pour tout assembler. Même si on en fait un morceau de six minutes, la morale tient en une phrase. “C’est la merde mais on avance ensemble.” Manifeste, c’est de la pure fiction. Je ne suis jamais allé dans une manif de ma vie, mais j’observe et j’écoute. Dans une manif, tu as plein de gens qui ont des convictions différentes et qui ne se croisent jamais ailleurs. Un complotiste d’extrême-droite va marcher avec un mec dont le rêve est de passer en direct sur BFM, d’un autre qui vient pour faire comme les autres ou d’une meuf qui manifeste parce qu’elle a de vraies convictions sociales. Et moi, je suis là au milieu du truc, avec mon regard cynique. J’ai écrit ça comme on écrit une série.

Dans quatre mois, on vote pour les Présidentielles en France. Vous allez intervenir dans le débat ?
J’essaie de rester à l’écart. Je respecte les artistes qui sont engagés, mais moi j’ai envie de rester libre dans ce que je raconte. Je me vois plus comme un narrateur qui peut adopter plein de points de vue différents dans ses chansons. Et puis, je n’ai pas d’avis tranché.

Vous approchez les 40 ans, vous êtes marié et aimeriez bien avoir des enfants. Ça change la donne quand on est dans le rap game?
Oui, bien sûr. Je ne suis plus un gamin. Je suis revenu près de ma famille à Caen. Chaque dimanche, on mange tous ensemble, c’est sacré. Autour de moi, tous mes potes ont des enfants, à commencer par mon frangin Clément qui en a trois. Ça change ma vision du monde et ça se ressent dans le disque où il est beaucoup question de transmission. A mes débuts, je voulais faire des disques que mes parents détestent. Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire des chansons qu’ils aiment et aussi des chansons où je dis que je les aime. Je suis très " famille " en fait.

Vous êtes entouré de la même équipe depuis vos débuts. ça vous aide à garder les pieds sur Terre ?
J’ai la chance que la reconnaissance n’est pas venue en une fois. Tout s’est construit au fil des années avec les mêmes personnes: Skread (son beatmaker), Ablaye (qui gère son label et monte sur scène avec lui), Gringe (Casseurs Flowters) ou mon frère Clément. Sans eux, je ne suis rien. Ce n’est pas un entourage protecteur qui me cire les pompes. Ils me parlent aujourd’hui comme ils me parlaient il y a vingt ans.  J’ai besoin qu’ils me donnent leur avis ou me disent quand je fais une connerie. Je ne les écoute pas toujours mais c’est un bon filtre.

L’album s’ouvre par la phrase “J’ai fait des erreurs et j’en referai.” C’est quoi votre plus grosse connerie?
Je n’ai pas le souvenir d’une grosse erreur, mais je regrette des tas de petites choses ponctuelles. Parfois, je me rappelle une vanne balancée à un pote ou un prof quand j’étais au lycée et je culpabilise beaucoup.  J’aime bien faire des blagues et je regrette parfois d’avoir ouvert ma gueule au mauvais moment. Mais j’apprends aussi de mes erreurs.

Pour paraphraser le narrateur de la chanson Seul avec du monde autour, vous trouvez que la vie est belle ?

Dans l’album, j’explique en filigrane que la vie c’est des hauts et des bas. Tu n’auras jamais une ligne droite. Il m’a fallu longtemps pour piger ça et maintenant je trouve que la vie est belle. Pas toi ?

Le 25/3, Palais 12, Bruxelles (complet). Le 10/7 aux Ardentes, Liège. Le 5/8, Ronquières Festival.

*** Civilisation Wagram, [PIAS]

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