Damon Albarn vs. Taylor Swift : c’est quoi un bon " songwriter " ?

Comment compose-t-on une chanson aujourd'hui ? L'exercice a bien changé depuis les années 60. Mais peut-être pas tant que cela...

Damon Albarn
Belga

Il y a eu un clash ces derniers jours entre Damon Albarn et Taylor Swift. L’homme de Blur et Gorillaz discutait songwriting avec le LA Times quand il a lâché cette punchline : " Taylor Swift n’écrit pas ses chansons ".

Le journaliste lui rétorquant que bien sûr que si, elles les écrivaient ou co-écrivaient quasi toutes, Damon a insisté : " Ca ne compte pas. Je sais ce que co-écrire signifie, c’est différent de la composition. Je ne critique personne, je dis juste qu’il y a une différence entre un songwriter et un songwriter qui co-écrit ses chansons".

La réponse de Taylor Swift ne s’est pas fait attendre. Sur Twitter, elle a fustigé l’Anglais : " J’étais vraiment fan jusqu’à ce que je lise ça. J’écris TOUTES mes chansons ". Penaud devant le déversement de haine de la part des Swifties (les fans de Taylor), Albarn a répondu : " Je suis d’accord, j’ai eu une conversation sur le songwriting qui a été réduite à un appât à clics. J’espère que tu comprends ".

Pas sûr… Il a été question de sexisme, ça s’est échauffé. Pourtant, la question n’était pas là et vaut le coup qu’on s’y arrête. Qu’est-ce que cela implique de composer une chanson ? Quelqu’un qui travaille en collaborant avec d’autres peut-il être vu comme un songwriter au même titre que d’autres qui travaillent en solitaire ? Surtout aujourd’hui où le travail se fait quasi systématiquement par collaborations… Mais comme Damon le dit lui-même : "  Je suppose que sur cette question, je suis un traditionaliste ".

Un peu d’histoire

L’image du songwriter s’est imposée dans les années 60 alors que la tradition folk s’est immergée dans le rock. Hank Williams, Bob Dylan, Neil Young, guitare en bandoulière, chantant seuls sur scène leurs chansons écrites en solitaire… Telle est l’image qui a traversé les âges. Celle qui offre au compositeur une aura particulière et qui prouve son authenticité.

Or, cette façon de composer une chanson n’est plus du tout la norme aujourd’hui. Déjà à l’époque, elle était loin d’être la seule façon de faire. Pensez  au Brill Building et à la " Tin Pan Alley ". Dans les années 60, il s’agissait d’un hub (comme on dit aujourd’hui) de création de chansons à la chaîne – ou presque. De nombreux auteurs-compositeurs, et non des moindres (Burt Bacharach, Mort Schuman, Carole King…) s’échangeaient des idées et écrivaient un nombre incalculable de chansons destinées à devenir numéro 1 des charts.

Cette manière de faire a perduré avec le label Motown qui disposait de compositeurs maisons (Smokey Robinson, notamment) et les chansons écrites voyageaient entre les bureaux de Detroit et de Los Angeles, les créations évoluant au son des musiciens qui jouaient dessus. En fin de course, elles étaient " offertes " à tel ou tel groupe du label. Chez le concurrent Stax, le procédé était similaire. En France, Johnny, pour ne citer que lui, a toujours eu des compositeurs pour le servir…

Bref, cette image du compositeur solitaire, si elle s’est forgée sur des réalités, est pourtant loin de représenter la seule façon dont une bonne chanson est écrite. La plupart du temps, c’est un travail collectif. Et aujourd’hui plus que jamais.

Travail à la chaîne

Depuis les années 80 et l’avènement du hip-hop et de l’ordinateur, la donne a changé. Ces dernières années, particulièrement, la musique pop est devenue un business colossal et les majors du disque ne s’appuient que très rarement sur des compositeurs solitaires.

Les chansons sont différentes, aussi. Si on reste dans la sphère pop, elles s’appuient désormais sur un beat plutôt qu’une suite d’accords à la guitare ou au piano. Au beat, il faut ajouter le travail sur le son, des sonorités qui attireront directement l’auditeur. Une chanson pop moderne, c’est un assemblage de sons et de rythmes venus de partout – et surtout de l’underground. Le songwriter, aujourd’hui, est avant tout un producteur qui a des oreilles partout.

Prenez Max Martin. Qui donc ? Max Martin, de son vrai nom Karl Martin Sandberg, est un producteur, auteur et compositeur suédois qui est responsable de la moitié des tubes mondiaux de ces vingt dernières années. Il est juste derrière Lennon et McCartney dans le classement des compositeurs ayant eu le plus de numéros 1 au Billboard américain. On lui doit notamment " Baby, One More Time… " de Britney, les tubes de Justin Timberlake, The Weeknd, le dernier Coldplay et ceux de… Taylor Swift. Or, Max Martin fonctionne en équipe.

MXM est une société de production musicale qui a pour but de faire des hits. Martin forme des producteurs à l’art de la composition et chacun ajoute son sel à une chanson qui arrive de Los Angeles. Sur un titre que Taylor Swift aura écrit à la guitare, par exemple, l’équipe de Max Martin ajoutera un pont ou un petit plus mélodique. D’autres équipes de producteurs basés à New York y ajouteront leur touche personnelle, un beat ou une nappe de synthé, avant de renvoyer la chanson à son destinataire. Au final, une vingtaine de personnes auront " écrit " la chanson.

Chez toutes les pop stars, les choses fonctionnent ainsi. La musique pop est une véritable production industrielle. Cela ne date pas forcément d’hier, mais les choses se sont amplifiées avec les évolutions technologiques et la numérisation de la musique. Ainsi, pour revenir à la question de départ : une chanson co-écrite de cette façon a-t-elle autant de valeur qu’une chanson écrite en solitaire ? Taylor Swift est-elle autant compositrice que Damon Albarn ? On part dans les deux cas d’accords de guitare ou de piano. Les deux ont sans doute raison dans leurs convictions. Mais les échanges d’idées du travail en équipe peut rendre une chanson plus attrayante pour beaucoup. En somme, c’était déjà le cas du temps où Lennon et McCartney composaient ensemble.

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