Bernard Lavilliers: “Il fallait que je parte”

Le poète bourlingueur convoque la nouvelle génération et fait battre le cœur du monde sur son nouvel album “Sous un soleil énorme”. Du grand Lavilliers.

Bernard Lavilliers
@ Eric Guidicelli

Le voyage, des sonorités sud- américaines, un hommage à sa ville de Saint-Étienne, de la rime poétique, de l’analyse politique. À 75 ans, Bernard Lavilliers offre une parfaite synthèse de son univers sur “Sous un soleil énorme”, album passionnant qui égale les clas­siques “Pouvoirs”, “Oh Gringo” et “If”. Œil vif, poignée de main franche, boucle d’oreille de pirate bourlingueur, Nanard nous accueille dans le salon d’un hôtel bruxellois et ne nous laisse pas choisir, il commande “deux bières belges pas trop fortes” et raconte la genèse de cette nouvelle aventure. Il y a du Blaise Cendrars en lui. Un séjour de trois mois en Argentine, quelques maquettes avec des musiciens locaux, un carnet de notes qu’il remplit au comptoir d’un bar de Buenos Aires qui s’appelle “La Poésie” (“Quand j’ai vu l’enseigne, je me suis dit que je devais y entrer”), un retour en urgence en France pour cause de pandémie. “Quelque part, vous avez peut-être raison, c’est une synthèse de mon univers, mais c’est un hasard. Comme souvent, je me suis laissé guider par les sons et les rencontres.

Le Brésil hier, l’Argentine aujourd’hui. Comment est née cette passion pour l’Amérique du Sud?
La musique, la lecture. Il y a aussi le film Orfeu Negro de Marcel Camus que je vois au cinéma quand j’ai quatorze ans. Tout ça tenait du fantasme. Avec l’expérience du voyage, j’ai appris à ne plus “rêver” d’un pays car l’image que vous en avez n’est jamais conforme à la réalité sur le terrain. Pour comprendre une ville, il faut voyager seul, y rester plusieurs mois, sortir des quartiers touristiques, se perdre dans la rue, se frotter aux gens qui y vivent.

Dans Je tiens d’elle qui évoque votre Saint-Étienne natal, vous chantez “il fallait que je parte”. Quand avez-vous eu la révélation?
Ado, j’y pensais déjà, mais mon père m’a dit: “apprends d’abord un métier”. J’ai suivi une formation de tourneur, ajusteur et fraiseur. J’étais plutôt bon. Je savais que je pourrais me débrouiller dans n’importe quel coin du monde avec cette formation. Et puis, je suis parti. Question discipline et horaire, l’usine m’a fait du bien. Ça m’aide encore aujourd’hui.

Dans cette chanson apparaît votre mère qui vous offre votre première guitare. Sur quelles musiques vous usez vos premières cordes?
Je n’aurais pas évoqué ma mère si j’avais écrit seul cette chanson. Je trouve ça impudique, je n’ai pas l’habitude d’essayer de tirer des larmes. Mais on a écrit Je tiens d’elle avec le jeune duo stéphanois Terrenoire. Ils m’ont demandé comment j’avais commencé et j’ai raconté le truc. On n’avait pas d’argent. Ma mère a puisé dans ses économies pour m’offrir une petite guitare espagnole. J’ai appris à en jouer en même temps que j’apprenais à boxer. Ma mère avait fait un effort pour me faire plaisir et je voulais lui montrer que j’étais appliqué. J’ai pratiqué la guitare classique espagnole avec la technique “des deux mains”, j’ai aussi essayé Django Reinhardt mais je n’étais pas assez balèze. Par contre, Brassens, ça allait. Une bonne école. Maîtriser une quinzaine de chansons de Brassens m’a permis de faire beaucoup de choses dans les harmonies.

Vous êtes le fils d’un père résistant et syndicaliste, et d’une mère institutrice. Tout vient de là?
Oui, certainement. Ma mère m’a donné le goût de la lecture et de la poésie. Mon père, il me parlait des choses réelles. Plus que mon engagement politique, je lui dois d’écouter et d’essayer de comprendre le monde. Il était aussi branché jazz. Il m’a fait découvrir Round Midnight de Thelonious Monk dès l’âge de douze ans. Je me voyais à ­Manhattan, la nuit, errant sur le bitume.

Vous adaptez Qui a tué Davy Moore? de Bob Dylan. C’est auteur et un musicien qui a beaucoup compté pour vous?
Cette chanson méconnue date des débuts de Dylan, sa période protest singer. J’écoutais ça en boucle. Parce que ça évoquait un boxeur qui meurt sur le ring mais aussi parce que Dylan s’amusait à multiplier les points de vue pour montrer que tout le monde se rejetait la faute. J’ai redécouvert Qui a tué Davy Moore? pendant la pandémie et j’y ai vu des parallèles avec la mort de George Floyd (cet Afro-Américain décédé à Minneapolis le 25 mai 2020 après avoir été immobilisé et étouffé par le policier Derek Chauvin). Mon directeur artistique a eu l’idée de faire chanter les différents caractères par Izïa Higelin, Éric Cantona, Hervé et Gaëtan Roussel. En deux jours, c’était plié.

Qu’est-ce qui vous met en colère aujourd’hui, en 2021?
Les virages vers l’autocratie pris par des politiciens comme Donald Trump ou Jair Bolsonaro. Les gens qui, en France ou en Belgique certainement, utilisent le mot “dictature” pour se ­plaindre face à la situation sanitaire ou sociale. Ils devraient peut-être sortir de chez eux et aller en Haïti ou au Brésil pour savoir ce que ce mot signifie vraiment.

“Sous un soleil énorme” se termine par L’ailleurs, une chanson où vous tutoyez la mort…
J’ai failli y passer en 2020. Des problèmes cardiaques. Je pensais pouvoir faire encore une tournée avant de me faire opérer. Les docteurs m’ont dit non. Mon cœur battait à 170. Je pensais que c’était le Covid. On a dû m’opérer d’urgence à l’aorte. Ils ont réparé ça. Notez que je ne me suis pas affolé. Je me disais que j’avais rempli ma vie. Que j’en avais eu même plusieurs… Que l’heure était arrivée de partir pour “l’ailleurs”. Mais c’était pour ma femme Sophie (Sophie Chevallier, avec qui il est marié depuis vingt-cinq ans) que je m’inquiétais.

Quel album de votre discographie conseilleriez-vous à la nouvelle génération?
Le duo Terrenoire et le jeune Hervé avec qui j’ai collaboré sur “Sous un soleil énorme” connaissent surtout mon album “If” et la chanson On The Road Again. Moi, je conseillerais “O Gringo” (1980), pour son gros brassage de styles: le reggae de Kingston (Stand The Ghetto), le rock de New York (Traffic), le Brésil de Rio ou du nord (La salsa, Sertão) et une ballade de rupture prémonitoire (Attention fragile) où je montre à la fois ma vulnérabilité et mon caractère de bourlingueur.

Les médias français n’ont pas toujours été tendres avec vous. Ça vous touche de faire l’unanimité à 75 ans avec “Sous un soleil énorme”?
La seule chose qui me touche, c’est de ne pas avoir fait le disque de trop. C’est ma hantise.

★★★ Bernard Lavilliers, Sous un soleil énorme, Universal

Le 24/2. Cirque Royal, Bruxelles.

Le 25/2. Forum, Liège.

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