Orelsan: explication d’un phénomène en six points

Le rappeur français sort son nouvel album « Civilisation » ce vendredi. C'est déjà un carton.

Orelsan
Belga

Le  single « L’odeur de l’essence » a mis le feu aux poudres. Deux jours avant la sortie de « Civilisation », quatrième album du rappeur, ce titre enflammé fait beaucoup parler sur la toile. Orelsan s’y dévoile comme l’observateur éclairé d’un monde parti à la dérive, d’une société qui va droit dans le mur, loin de ses débuts sur le ton de la légèreté, faisant de lui un des conteurs les plus importants de sa génération.

L’album Civilisation est dores et déjà disque d’or en France, rien qu’avec les pré-commandes. Le concert prévu au Palais 12 de Bruxelles le 25 mars prochain est quasiment complet. Le phénomène Orelsan, déjà souligné par sept Victoires de la Musique, est encore en train de prendre de l’ampleur. Explications.

1. Il est entouré des mêmes personnes depuis ses débuts

On les voit au début du clip de L’odeur de l’essence, ceux qui accompagnent Orelsan depuis ses tout débuts: le beatmaker Skread, son faiseur de sons qui est aussi celui qui l’a poussé à prendre le rap au sérieux et à faire les choses dans le bon ordre ; Ablaye, qui a co-fondé le label 7th Magnitude (qui gère toutes les sorties d’Orelsan) et monte sur scène avec lui ; son frère Clément qui a toujours une caméra avec lui – on lui doit la série documentaire Orelsan: montre jamais ça à personne récemment diffusé sur Amazon Prime. Manque à l’image Gringe, l’alter-ego d’Orelsan, rappeur avec qui il partage l’affiche au sein des Casseurs Flowters et dans la série Bloqués. Ils sont toujours à ses côtés près de vingt ans après ses débuts.

2. Chroniqueur de l’ennui des villes de province

Dans la première partie des années 2000, le rap français regarde beaucoup leurs pairs d’outre-Atlantique et particulièrement ce qui se fait dans les banlieues chaudes de Los Angeles ou New York. C’est l’époque du règne absolu de Booba et du gangsta rap à la française. Un rap dur tout droit sorti de la banlieue parisienne, qui cherche à dépeindre sa réalité comme dans un film de Scorsese. Rien de tout cela chez Orelsan. Lui n’a pas vraiment d’histoires violentes à raconter : il vient de la province (Caen), d’un milieu petit bourgeois, il est blanc, il passe sa vie sur sa PlayStation ou devant la télé à fumer des joints avec ses copains. Mais c’est justement de ce quotidien sans histoire qu’il tirera ses histoires. Il a trouvé un ennemi plus mortel encore que la violence et la dureté de la vie : c’est l’ennui! Le style Orelsan est né: des sujets de petits riens déclamés avec humour et légèreté.

3. Enfant de MySpace

Alors qu’il végète dans son appartement de Caen, un outil arrive qui va changer la vie d’Orelsan : MySpace. Premier réseau social créé en 2003, MySpace va être pris d’assaut par les musiciens qui peuvent ainsi poster leurs sons sur la plateforme et directement communiquer avec leurs fans. Alors qu’en Angleterre, les Arctic Monkeys sont considérés comme le premier groupe à avoir explosé grâce à MySpace, en France, Orelsan en a profité tout autant. Il s’est créé une fan base et a commencé à se faire connaître (via le clip fait maison de Changement) au point où les maisons de disques, qui jusque là ignoraient tout de lui, sont venues toquer à sa porte. Orelsan choisira Wagram, un petit label qui démarrait alors, plutôt qu’une grosse structure comme Universal ou Warner.

4. De pestiféré à auréolé

En 2009, Orelsan sort son premier album « Perdu d’avance ». Et se retrouve au centre d’une polémique qui prend une ampleur qui le dépasse complètement. Au milieu du disque et de ses chansons qui assument son côté « adolescent de 14 ans d’âge mental », un titre ne passe pas inaperçu : « Sale pute ». L’histoire d’un homme trompé qui détaille les violences qu’il souhaite faire subir à sa compagne. Un titre cru, bourré de punchlines violentes tellement réalistes que le rappeur est attaqué pour provocation au crime. C’est le début des réseaux sociaux, l’affaire prend une telle ampleur qu’il est invité à s’expliquer sur tous les plateaux télé. Mal à l’aise, il essaie de faire comprendre qu’il s’agit d’une fiction, que les codes du rap sont à prendre au deuxième degré, etc. Rien n’y fait, il est cloué au pilori. La moitié de sa tournée est annulée. Il pense tout arrêter. Trois ans plus tard, il remporte deux Victoires de la musique. Cinq autres suivront.

Récemment, il est revenu sur cette polémique sur BFM TV: « Moi, je suis un artiste qui écrit juste un morceau. Et d’un coup, cela prend une ampleur qui me dépasse. Même Claire Chazal en a parlé! Après, ce sont des différences de point de vue et c’était une autre époque, le début de l’ère des polémiques, alors que maintenant il y en a tout le temps », dit-il, ajoutant néanmoins : « Je comprends que cela ait pu choquer comme tout choque selon les sensibilités de chacun. C’est surtout une histoire de différence de culture. J’ai le droit d’avoir fait cette chanson, c’est de la pure fiction. J’ai toujours écouté des morceaux un peu violents. C’est comme ces films d’horreur où des mecs en tuent d’autres et que tu regardes avec ton groupe de potes en le commentant (…) Moi, les blagues qui me choquent, c’est sur les maladies. Mais je ne veux pas les interdire pour autant ».

5. Rap, films, séries

Orelsan n’est pas que rappeur. Il est aussi acteur, scénariste et même réalisateur. « Comme c’est loin », sorti en 2015, retrace l’histoire de deux copains fans de rap qui promettent un disque à des producteurs. Rien ne vient, mais les deux s’amusent bien. On reconnaît là une vie parallèle qu’auraient pu avoir Orelsan et son copain Gringe (avec qui il fondera les Casseurs Flowters). C’est encore avec Gringe qu’il se met dans le divan de « Bloqués », série format-court diffusée par Canal + en 2015 et 2016 et qui a été développée avec Kyan Khojendi (le Kyan de « Bref »). En tant qu’acteur, on l’a aussi retrouvé dans « Au Poste ! » de Quentin Dupieux et bientôt dans l’ Astérix de Guillaume Canet.

6. De rappeur bouffon à rappeur conscient

Orelsan est un rappeur en constante évolution. Certes, ses chansons ont toujours eu un sens plus profond que ce dont elles avaient l’air à première écoute, mais durant sa première période, son côté « ado attardé » était sa marque de fabrique. Sur le même disque, cependant, le titre « Peur de l’échec » laissait déjà entrevoir un autre côté de sa plume, plus sensible et fragile, plus honnête aussi. Après la polémique « Sale Pute », l’album Le Chant des Sirènes marque un tournant. Orel a grandi, il est plus mature. Une maturité qui avance encore d’un cran sur le bien nommé La Fête est finie. Les années d’insouciance adolescente sont mises au placard, les regrets commencent à poindre et la plume du rappeur n’a rien à envier avec les grands de la chanson française. Avec Civilisation, Orelsan semble s’ériger en observateur d’une société à bout de souffle. Dans « L’odeur de l’essence », quelques phrases lui suffisent pour nous faire ressentir l’anxiété de l’époque. Une époque dont il est déjà l’un des plus illustres représentants.

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