Quand musique rime avec politique: pourquoi je ne retournerai pas au Pukkelpop l’an prochain

La musique est une fête, un moment de partage qui ne peut faire l'objet d'aucune récupération politique. L'édition 2019 du Pukkelpop a prouvé le contraire avec un festival coloré de jaune et de noir...

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Royal Blood, Tame Impala, Billie Eilish, Anderson .Paak et j’en passe. L’affiche 2019 du Pukkekpop n’était sans doute pas la meilleure que le festival limbourgeois ait jamais proposé, mais elle avait tout de même les ingrédients pour faire rêver. Je n’ai pas hésité longtemps avant de prendre mon ticket au début de l’été et j’ai longuement décompté les jours jusqu’à ce long week-end du 15 août. Jeudi, en prenant le train depuis Bruxelles pour rallier Hasselt, je ne pensais donc à rien d’autre qu’à profiter du moment présent, de la bonne musique, des potes et du soleil (tant qu’il était présent). Que demander de plus?

Welkom in Vlaanderen

À la gare du chef-lieu de la province du Limbourg, une navette De Lijn nous embarque immédiatement vers Kiewit, le village qui accueille le Pukkelpop. L’organisation est nickel, la machine est bien huilée. Tout se fait en néerlandais à l’accueil du camping « Chill », situé juste en face de l’entrée du festival. Je me débrouille plutôt bien in het nederlands, du moins pour ce qui est des bases. J’échange quelques mots et un sourire avec la sympathique bénévole qui enfile mon bracelet et enfin je passe les portiques. On y est ! Il est 17h et le site est déjà bondé. Les festivaliers ont pris les devants et sont arrivés tôt pour installer leurs affaires. Il va falloir traîner les nôtres jusqu’à l’autre bout. 

15 minutes à pied avec 15 kilos sur le dos, c’est pesant mais l’excitation nous porte. Une excitation qui s’estompe graduellement au fur et à mesure que l’on avance parmi les innombrables tentes et les tonnelles auxquelles sont attachées toutes sortes de décorations: des loupiotes, des guirlandes et des drapeaux avec un grand lion noir imprimé. Le premier symbole flamingant qu’on aperçoit nous fait (sou)rire jaune. Puis on en voit un deuxième, un troisième, 4, 5, 6, 10… parfois plusieurs suspendus à la même tonnelle. Les yeux écarquillées, une pote ricanne nerveusement: « Bienvenue en Flandre« .

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« De camping is van ons » 

Finalement, tout au bout du camping, on arrive à trouver un safe space depuis lequel on peut tourner le regard sans sentir ses yeux piquer à la vue d’un lion noir sur fond jaune. Nos voisins ont l’air chill pour le coup. Un peu plus âgés sans doute. Car en revenant sur nos pas pour sortir du camping et accéder au festival, on remarque qu’à chaque endroit où un Vlaamse Leeuw est suspendu, un groupe de (très) jeunes y est associé… Sur le site même, on ne distingue avec soulagement pas de drapeaux. L’atmosphère est détendue et on en profite pour aboder le sujet avec d’autres festivaliers. « Ces ados ne savent pas faire la différence entre le vrai drapeau Flamand (un lion moins graphique et plus dessiné avec la langue et les griffes rouges, NDLR) de celui des nationalistes« , affirme un festivalier flamand avec qui on a sympathisé.

Tous ces jeunes dans le camping n’auraient donc pas conscience de la portée politique du symbole? Pas impossible, mais ce besoin d’afficher ces couleurs n’en reste pas moins inquiétant dans l’optique où ces jeunes sont biberonnés aux discours du Vlaams Belang, diffusés sans filtre sur les réseaux sociaux et à travers les médias flamands depuis la rupture du cordon sanitaire dans les années 90. Et difficile à croire quand on voit le traitement réservé à Anuna De Wever – conspuée au cours d’un discours sur scène (le Pukkelpop n’était peut-être pas non plus l’endroit indiqué pour ça) et harcelée dans le camping avec des bouteilles d’urine jetée sur sa tente et celles de ses amies -, quand on sait qu’elle est une cible de choix du parti d’extrême droite dans ces mêmes médias et sur les réseaux. Sur Instagram d’ailleurs, le compte des jeunes du Vlaams Belang y allait d’ailleurs fièrement d’un « de camping is van ons » (« Le camping est à nous ») dans un post sur Instagram.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Ondertussen op de camping van Pukkelpop. #STRIJDvlag #VlaamseLeeuw

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« Drapeaux de la collaboration »

Après le dérapage de l’an denier où quelques festivaliers avaient scandé des chants racistes et colonialistes pendant le concert de Kendrick Lamar (« Handjes kappen, de Congo is van ons« , traduction: « Coupons des mains, le Congo nous appartient ») la direction du Pukkelpop se devait de réagir. Mais la décision de confisquer tous les « drapeaux de la collaboration » – comme la direction du festival l’a elle-même appelé – dans les campings a malheureusement été aussi salutaire que contre-productive. Il était évident que cette action allait entraîner une réaction (et récupération) politique.

Récupération du Vlaams Belang natuurlijk qui est venu distribuer de nouveaux drapeaux à l’entrée du festival le samedi, mais aussi de la N-VA par la voix de Steven Vandeput, bourgmestre de Hasselt, qui s’est entretenu avec l’organisateur du Pukkelpop, Chokri Mahassine. « Je lui ai expliqué que les propos qu’il a utilisés pour décrire un drapeau qui est également mon symbole sont lourds de sens, mais aussi que le mouvement flamand est très diversifié, et que moi-même je préfère ne pas en fréquenter certains cercles, a déclaré le bourgmestre. Je condamne toute menace physique, mais je condamne aussi l’injure faite à mon symbole » réagissait l’ex-ministre de la Défense dans De Morgen. Le Pukkelpop a d’ailleurs rétropédalé et finalement autorisé les drapeaux. Le président du VB Tom Van Grieken ne s’est pas privé de se féliciter de cette décision sur Twitter.

Yellow is the new black

Si on avait l’habitude de voir ce « symbole » – on parle bien du drapeau nationaliste – à la télévision lors du Tour des Flandres, on devrait apparemment s’habituer à le cotoyer dans les festivals de musique au nord du pays…  « Nous allons en distribuer plus souvent l’année prochaine, y compris à d’autres occasions, a déclaré Bart Claes, le président des jeunes Vlaams Belang, au quotidien flamand. « Ce faisant, nous voulons associer le sentiment flamand à des événements sympas, afin de mieux instiller le concept d’identité flamande au sein de la population. La différence est déjà visible par rapport à il y a dix ans. À l’époque, la jeunesse flamande avait encore honte de cette identité. » 

On a effectivement pu voir au cours des dernières élections, et pendant ce festival, qu’une partie de la jeunesse flamande n’avait pas honte de brandir la bannière du repli sur soi et du rejet de l’autre. C’est apparemment devenu hype… Je précise que je n’ai jamais été directement interpellé ni stigmatisé parce que j’étais francophone – originaire de Wallonie de surcroît – mais le message véhiculé par cette ambiance plus maladive que festive était insidieux et limpide. Kiewit se situe (encore) en Belgique, mais je ne me suis jamais senti vraiment chez moi ni à mon aise pendant ces quatre jours de festival. La prochaine fois, ce sera sans moi.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Strijdvlag! Vanaf nu een absolute must op elk festival. #pukkelpop

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