Rolling Stones: « Ce disque rappelle pourquoi nous avons créé le groupe »

Valeur refuge des derniers fans de rock, ils chantent le blues dans “Blue & Lonesome”. À l’heure du hip-hop, de l’électro et de Spotify, comment et pourquoi la bande à Jagger est toujours dans le circuit ? Découvrez notre interview exclusive.

The Rolling Stones ©Belga

Flash–back. Nous sommes le 3 janvier 1964, le jeune groupe The Rolling Stones pénètre au Regent Sounds Studio, situé au n°4 Denmark Street, en plein cœur de Londres, pour graver son premier album. Le local est minuscule, le matériel est basique et il a fallu punaiser des boîtes d’œufs aux murs pour que le son ne se perde pas chez les voisins. Andrew Loog Oldham, leur manager, pousse le chanteur Mick et le guitariste Keith à composer des chansons originales. Il n’y en aura finalement que trois sur ce 33 tours inaugural intitulé sobrement “The Rolling Stones”. Ces gamins préfèrent s’époumoner sur neuf reprises de leurs idoles blues américaines Jimmy Reed, Slim Harpo, Bo Diddley ou Chuck Berry. Des trucs totalement inconnus en Europe. Des trucs de dingue qui sentent la poussière, le sexe et les champs de coton. “The Rolling Stones” ne nécessitera que cinq jours d’enregistrement. Toutes les prises sont réalisées dans des conditions live, les cinq novices jouant en cercle dans la même pièce. “Comme si on donnait un concert dans un club de Chicago”, se souvient le guitariste Keith Richards.

Le studio de Mark Knopfler

2016, l’histoire se répète. Cinquante-deux ans après leurs débuts discographiques et onze ans après leur dernier album studio ‘A Bigger Bang”, les Stones balancent à la planète entière “Blue & Lonesome”, brûlot poisseux entièrement dédié au blues. “La musique qui vient de là…” Depuis plusieurs mois, les papys milliardaires annonçaient un nouveau disque. Les fans salivaient. Ils s’attendaient à tout, mais pas à ça: douze chansons obscures sélectionnées dans la collection personnelle de Mick Jagger. “Blue & Lonesome” a été mis en boîte en trois jours. Un record pour les Stones. Oui, Charlie Watts (75 ans), Keith Richards (73 ans ce 18 décembre), Mick Jagger (73 ans) et le “jeunot” Ronnie Wood (69 ans) dégainent encore plus vite qu’ils ne le faisaient dans les sixties. Et, pour ajouter au symbole, on précisera que cet album a été réalisé au British Groove Studio, le studio de l’ex-Dire Straits Mark Knopfler, qui se trouve à quelques pavés des boîtes de nuit où les jeunes Stones ont usé leurs premiers amplis sur des covers de Howlin’ Wolf et Elmore James. La boucle est bouclée.

Et si finalement, c’était ça ”être rock and roll” aujourd’hui ?  Et si elle était là la dernière mission des Stones ? Transmettre aux nouvelles générations une valeur refuge bien plus authentique et rebelle que la musique entendue sur le dernier Coldplay ou chez M. Pokora. Il n’y a aucun enjeu financier. Ils n’ont plus rien à prouver. Mais les Stones affirment avoir pris un plaisir naturel à jouer ces chansons de leur jeunesse. Avec un peu de nostalgie et beaucoup de niaque. Trop beau.

Lorsque vous êtes entrés en studio en 2015, l’idée était d’écrire de nouvelles chansons, de les enregistrer et d’en faire le nouvel album des Stones. Comment en êtes-vous arrivés à sortir un disque uniquement composé de reprises ?

MICK JAGGER – Nous avons effectivement commencé à enregistrer une poignée de nouvelles chansons que j’avais composées avec Keith. Un jour, alors nous bloquions sur l’un de ces morceaux, on s’est dit: “Jouons une reprise blues pour nous détendre”. Et puis, on a fait un deuxième titre blues et puis un troisième. Le lendemain, nous avons enregistré quatre reprises supplémentaires. Et en moins de trois jours, on tenait le nouvel album des Rolling Stones. 

KEITH RICHARDS – C’est venu de manière tout à fait naturelle. C’est toujours bon de se chauffer en studio avec un truc qu’on connaît. J’avais dit à Ronnie: “Tu te souviens de cette chanson  blues de Little Walter, Blue & Lonesome?” Et puis, Mick a enchaîné: “Et si on jouait aussi un blues de Howlin’ Wolf?” Après ça, on n’a plus pu arrêter Mick. Cool. Vu comme ça, cet album est un accident heureux. Si nous n’avions pas calé sur une nouvelle chanson des Stones, jamais “Blue & Lonesome” n’aurait vu le jour.

CHARLIE WATTS – C’est toujours éreintant d’enregistrer de nouveaux morceaux. Chacun fait son truc et puis on se demande: “Est-ce que c’est assez bon? Allez, on va recommencer”. Quand nous avons interprété ces chansons blues, on ne s’est pas posé la moindre question. Jamais nous ne nous sommes dit: “Nous allons la refaire, il y a une erreur, on peut faire mieux”. “Blue & Lonesome”, c’est juste cinq mecs qui jouent ensemble et qui se font plaisir. Même si notre producteur Don Was prenait soin de tout enregistrer, nous ne pensions pas que ça allait former un album.

Selon quels critères avez-vous choisi ces chansons ?

M.J. – La première chanson que nous avons enregistrée est celle qui donne son titre à l’album: Blue & Lonesome. Keith et Ronnie l’avaient proposée. Blue & Lonesome est une chanson directe et particulièrement émouvante. Chacun l’a jouée avec passion. Le soir, je suis rentré chez moi et j’ai commencé à fouiller dans ma collection de disques. J’ai choisi des morceaux qui me touchaient et qui ne sonnaient pas comme trop familiers pour les oreilles de fans de blues. Je ne voulais pas de classiques, plutôt des trucs obscurs et assez différents les uns des autres dans leur origine, leurs rythmes et leurs auteurs.

K.R. – Sur ce coup-là, j’ai fait entièrement confiance à Mick. Il était tellement enthousiaste. Je l’ai juste suivi tout en croisant les doigts pour qu’il n’en ait pas marre en cours de route. Et c’est juste le contraire qui s’est passé. C’était fascinant de l’observer. Je n’ai jamais vu Mick s’impliquer autant sur le choix des morceaux. C’était comme s’il faisait encore plus partie des Rolling Stones que d’habitude.

Avez-vous dû beaucoup répéter ces chansons ?

K.R. – Nous n’avions plus joué certaines de ces chansons depuis nos débuts dans les années 60. Et vous savez quoi? Ce que notre cerveau avait oublié, nos doigts s’en souvenaient.

C.W. – C’est complètement dingue. Pour certaines chansons, j’aurais juré ne les avoir jamais jouées de ma vie. Et dès les premières notes, tout est revenu.

RONNIE WOOD – Moi, j’avoue que j’ai dû en apprendre certaines. Mais, par contre, il y a une chanson que je connais par cœur. Il s’agit de Little Rain. Je m’en sers comme berceuse pour mes filles jumelles (nées en mai dernier).

Qu’est-ce qui relie ce nouvel album à l’ADN des Rolling Stones ?

M. J. – “Blue & Lonesome” est l’histoire des Stones. C’est un hommage à nos artistes préférés, à tous ceux qui nous ont poussés à prendre des instruments, à former un groupe et à faire de la musique. Ce disque rappelle pourquoi nous avons créé les Stones. Au début de notre histoire, nous étions des fans de blues. À la fin, nous restons des fans de blues.

K.R. – “Blue & Lonesome” rassemble tout ce que nous avons toujours voulu faire. Après cinquante années à jouer ensemble, nous avons enfin réussi à enregistrer un album 100 % blues. À nos débuts, nous avions réussi à amener aux sommets des charts la chanson Little Red Rooster de Howlin’ Wolf. Personne d’autre que les Stones n’était parvenu alors à hisser un titre blues à la première place du hit-parade. Dans toute l’histoire du groupe, c’est la chose dont je reste le plus fier. Aujourd’hui, nous pensons être capables de la même performance avec tout un album de blues, et pas seulement une seule chanson. Le rêve se réalise.

R.W. – Récemment, Jesse Dylan (le fils aîné de Bob Dylan – NDLR) me demandait si les Rolling Stones étaient une race en voie de disparition et si la flamme allait continuer à brûler. Cette race à laquelle Jesse fait allusion, ce sont ces groupes qui restent fidèles à l’enthousiasme de leurs premières années, lorsqu’ils avaient soif d’apprendre, étaient excités de partir en tournée et de faire de la musique ensemble de la manière la plus simple. Cette race n’est pas prête à mourir. Nous avons posé de nouveaux jalons sur cet album qui serviront pour une nouvelle génération de groupes rock.

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Blue & Lonesome: le disque testament 

Vingt-troisième album studio des Stones (si on compte les éditions anglaises), “Blue & Lonesome” joue la carte de la simplicité. Cinq musiciens qui jamment en cercle et se rappellent les chansons qui les ont poussés à former un groupe de rock. Il n’y a que des reprises, que des trucs obscurs, quasi pas de solo de gratte et surtout beaucoup de plaisir.  Mick joue de l’harmonica sur presque tous les morceaux. On sent le plancher qui craque et le producteur Don Was laisse même les micros allumés quand Mick lance “one, two, three, four”. Tous leurs héros sont là: Willie Dixon, Jimmy Reed, Howlin’ Wolf, Eddie Taylor ou encore Little Walter. Ce dernier, auteur de trois chansons sur ce disque, était un guitariste et harmoniciste de Louisiane. Une vraie teigne qui a été retrouvé morte à l’issue d’une bagarre à Chicago en 1968. Un bon choix. “Blue & Lonesome”, c’est un peu la bande-son de L’équipée sauvage.

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