Agnes Obel : « Je suis anxieuse et donc heureuse »

Chaque semaine, nous vous proposons un article en intégralité paru dans Moustique. Cette fois, nous avons choisi de vous emmener dans le monde glamour d'Agnes Obel, pianiste danoise qui collectionne les instruments improbables, compte David Lynch parmi ses fans et refuse la transparence.

Agnes Obel ©Pias

Accueilli de manière unanime, “Citizen Of Glass”, troisième album de la pianiste danoise exilée à Berlin, reste toujours accroché au sommet des classements numériques et digitaux depuis sa sortie le 21 octobre dernier. Et c’est une bonne nouvelle. Loin des blockbusters formatés qu’il côtoie sur les cimes de l’Ultratop, “Citizen Of Glass” séduit par son exigence, la qualité de ses chansons, l’originalité de ses arrangements et ce mystère glamour qui plane autour de sa créatrice dont on sait finalement très peu de chose.
Née le 28 octobre 1980, à Gentofte, au nord de Copenhague, Agnes Caroline Thaarup Obel reste volontairement confuse dans ses interviews et ouvre rarement la porte à des réflexions extra-musicales. Lorsque nous l’avions rencontrée à la sortie de “Philharmonics” en 2010 et d’“Aventine” en 2013, elle avait pourtant évoqué sa maman, ”une pianiste qui me jouait régulièrement les pièces pour enfants composées par Bartók et Chopin”. Et cette fois, quand elle se confie dans sa loge d’un studio télé d’Amsterdam alors qu’elle s’apprête à jouer pour un talk-show batave cousin de On n’est pas couché, Agnes Obel nous parle d’une passion héritée de son papa. “Comme lui, je suis très attirée par les objets et je leur reste en général fidèle. J’ai composé “Philharmonics” et “Aventine” sur la même chaise de bureau. Elle est devenue complètement patraque, mon compagnon (le réalisateur Alex Brüel Flagstad qui signe ses clips – NDLR) m’a acheté un nouveau tabouret mais je me préfère ma vieille chaise.”

Ces derniers mois, Agnes Obel a aussi beaucoup “chiné” pour acquérir les instruments qu’on entend sur “Citizen Of Glass”. Des trucs très anciens et d’autres plus modernes. Des clavecins, des épinettes, un célesta, mais aussi des logiciels pour filtrer sa voix… “La pièce dont je suis le plus fière est le trautonium, c’est une sorte d’ancêtre du synthétiseur. Il n’en existe plus que trois ou quatre exemplaires dans le monde. J’en ai récupéré un qui fonctionne et que je vais emmener en tournée. Il produit des sons métalliques. C’est un peu comme si j’emmenais un livre d’histoire avec moi.” Dépassant la formule piano/voix d’”Aventine”, “Citizen Of Glass” s’entoure d’un concept quelque peu cérébral, mais qui ne gâche en rien le plaisir d’écoute. Pour faire court, le terme “Citoyen de verre” décrit un individu devenu transparent à force de trop communiquer sur le monde extérieur. Connaissant la frilosité d’Agnes Obel à partager son intimité quotidienne sur les réseaux sociaux, on peut comprendre que le sujet l’interpelle. “J’ai découvert un article dans la presse allemande qui évoquait le “Gläserner Bürger”, le Citoyen de verre. L’idée m’a emballée. Le verre, c’est solide mais c’est aussi fragile, on peut le briser. Le verre, c’est également l’idée de l’écran au travers duquel on s’expose. On passe toute notre journée à communiquer et à nous documenter à travers un écran de verre. Une tablette, un ordinateur, un smartphone. À tel point que notre conception de la réalité a complètement changé.”

Quelle est la leçon la plus importante que vous ayez apprise en enregistrant “Citizen Of Glass” ?

AGNES OBEL – J’ai appris à laisser les chansons ouvertes plus longtemps. Sur mes deux disques précédents, je n’avais pas suffisamment confiance en moi pour expérimenter avec ma voix ou de nouveaux instruments. Je n’osais pas trop me servir de la technologie pour amener les chansons plus loin. L’autre grosse différence par rapport à “Aventine” et “Philharmonics”, c’est que cette fois, j’avais une vision très claire de ce que je voulais avant d’enregistrer. J’ai beaucoup cherché, mais je me suis moins perdue. 

Les chansons de “Citizen Of Glass” tournent autour de la notion de transparence, de perte de son identité et de son intimité. En tant qu’artiste, devez-vous placer une barrière pour vous protéger ?

A.O. – C’est une question que je me pose souvent. Je suis tellement passionnée par la musique qu’elle se confond avec ma vie privée depuis mon adolescence. S’il y a une barrière, je ne sais pas où elle se situe. Vu comme ça, je n’ai pas le sentiment que ma vie privée soit en danger. D’un autre côté, je trouve ça bizarre de dévoiler dans mes chansons des choses très personnelles sans m’en rendre compte. Il y a des sentiments et des états d’âme dans mes albums que je ne montre pas dans la vie de tous les jours à mes amis, voire à mon compagnon.

Sur le single Familiar, votre voix est traitée comme si c’était un homme qui chantait. Un vieux fantasme ?

A.O. – Le fantasme n’est pas tant de chanter comme un homme, mais bien de chanter avec une autre voix que la mienne. C’est très libérateur comme sentiment. Je me suis beaucoup amusée à mettre des filtres dans mes prises vocales. Familiar est comme un duo que j’interprète avec moi-même. Je me dédouble. Certaines personnes qui ont écouté le single avant sa sortie pensaient que c’était Anohni Hegarty (ex-Antony And The Johnsons). En fait je me suis plutôt inspirée d’artistes féminines comme Laurie Anderson et Meredith Monk qui modifient constamment leur voix sur leurs enregistrements. Même en live, la technologie permet aujourd’hui de se démultiplier tout en restant soi-même. 

Lors de vos précédentes tournées, vous avez joué aussi bien dans des salles de concert dédiées à la musique classique que dans des festivals rock comme Werchter. Est-ce la même approche ?

A.O. – Non, et c’est ce qui motive. Je ne veux pas être confinée dans des endroits confortables où l’acoustique est parfaite. J’aime l’idée que ma musique soit jouée dans des lieux qui nécessitent une grosse amplification. Pour les tournées indoor, la taille des salles où je me produis actuellement correspond à celle des endroits où j’ai moi-même envie d’aller voir des concerts. Et pour les festivals, il y a toujours cette appréhension grisante. Même dans mon propre entourage, j’entends: “Ouh, elle va jouer avec son piano et des violoncelles entre un artiste hip-hop et un groupe de rock, ça va être bizarre”. Et puis, tout se passe bien. C’est cool.

Vos chansons sont régulièrement utilisées dans les soundtracks de films et de séries télé. Vous appréciez ?

A.O. – Alex, mon compagnon, est réalisateur. On dévore des tas de films ensemble et mon rapport à l’image s’est particulièrement affiné depuis que nous sommes ensemble. Les réalisateurs qui utilisent mes chansons passent généralement par ma maison d’édition pour obtenir les droits. C’est mieux comme ça. Pour moi, c’est toujours une surprise de voir l’utilisation qui est faite de mes chansons. C’est pareil pour les remixes de mes morceaux qui sont souvent plus “dark” que les versions originales. David Lynch, qu’Alex et moi vénérons, a réalisé un remix de Fuel To Fire qui figurait sur “Aventine”. Il n’a prévenu personne. Il a fait ça pour son plaisir et a envoyé un fichier MP3 à mon label avec un petit mot: “Vous pouvez en faire ce que vous voulez”. Je me souviens d’avoir écouté pour la première fois son remix avec mon compagnon. Nous roulions de nuit dans les rues désertes de Berlin et ma chanson bidouillée par notre réalisateur préféré passait dans les enceintes. C’était complètement surréaliste. Sur YouTube, il y a plein de remixes électro de Riverside. Mon préféré est celui du groupe danois Lulu Rouge. Ils ont mis plein d’effets dans les cordes. Comme David Lynch, ils ont réussi à amener ma chanson ailleurs.

Vous êtes installée à Berlin depuis 2015. Ça vous arrive de vous dire devant la glace “Ich bin ein Berliner” ?

A.O. – Oui, ça m’arrive de me sentir comme une Berlinoise. Et puis, quelques heures plus tard, j’ai l’impression d’être une étrangère. Culturellement, Berlin reste une ville très intéressante, mais elle n’est pas la seule. J’apprécie énormément Bruxelles. Il s’y passe des tas de choses et les cultures se mélangent comme nulle part ailleurs. Je pourrais y vivre.

Selon le dernier rapport de l’ONU sur le “bonheur mondial”, le Danemark est le pays où la population est la plus heureuse. Vous êtes d’accord ?

A.O. – Non. Les Danois sont des grands naïfs. Ils pensent qu’ils sont les plus heureux de la planète parce qu’on n’arrête pas de leur dire qu’ils sont heureux. Mais d’un autre côté, le Danemark est aussi l’un des pays où le taux de suicides est le plus élevé. Dans ce rapport, la notion de “bonheur” est liée à des critères “mesurables”, comme l’argent, le PNB ou le taux de chômage. Le bonheur, c’est  plus subjectif. Et pour plein de raisons sur lesquelles je ne souhaite pas m’étendre, je n’y étais pas heureuse et j’ai quitté mon pays.

Et en 2016, Agnes Obel, elle est heureuse?

A.O. – Je suis anxieuse et donc heureuse. Mon album vient juste de sortir et je suis au début de ma tournée. Il y a toujours une appréhension de ma part par rapport à de la nouvelle matière que je présente au public. Mais être anxieuse, ça veut aussi dire que je tiens beaucoup à ces nouvelles chansons.

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