Une dernière interview avec Leonard Cohen

Il y a un mois, nous avions rencontré le dandy crooner à Los Angeles pour "You Want It Walker", son dernier album.

Leonard Cohen ©Reporters

Los Angeles, une journée ensoleillée d’octobre. Le Consulat du Canada est niché dans un quartier cossu, genre l’arrière-pays du Zoute. Avec aussi peu de sable et autant de grosses cylindrées italiennes et de pelouses tondues à la serpe. C’est là, sous le drapeau de son pays, que Leonard Cohen accorde audience à une poignée de journalistes accourus du monde entier. Il nous attend dans un jardin jouxtant un golf où des retraités milliardaires viennent paresseusement taper la balle. Cependant, pas question de pension pour le dandy crooner qui publie son quatorzième album à l’âge de 82 ans.

Réalisé avec son fils Adam, “You Want It Darker” reste fidèle aux arrangements musicaux minimalistes de sa discographie. Avec sa voix papier de verre toujours murmurée, Leonard Cohen passe neuf morceaux de toute grande classe, parfois juste accompagnés de guitare acoustique ou de contrebasse, à s’interroger sur la nature de l’homme et l’existence d’un Dieu tout-puissant. Sa relation avec le divin flirte cette fois avec la mort, inévitable obsession d’un être humain qui se sait arrivé au crépuscule de son existence. Pourtant, c’est un homme affable qui nous fait face. Les deux mains sur sa canne, Cohen nous remercie d’être venu avec la chaleur d’un débutant qui s’étonne encore que l’on s’intéresse à lui. Et nous “prie de poser nos questions”.

Voici quelques mois, vous vous disiez prêt à mourir, et là, vous voilà en forme…

LEONARD COHEN – J’ai dit ça, c’est vrai. Mais c’était un peu exagéré de ma part. J’ai dramatisé! Parfois, je crois que je demeurerai sur cette terre pour toujours.

Sur You Want It Darker, vous chantez “Je suis prêt, mon Dieu”. Comment faut-il le comprendre?

L.C. – Pas comme si j’avais envie de m’en aller demain, en tout cas. C’est juste une réflexion que toute personne de mon âge se fait un jour. C’est davantage de la lucidité que du pessimisme.

Qu’est-ce qui vous rend optimiste, au quotidien?

L.C. – J’ai travaillé sur ce disque en compagnie de mon fils, Adam. Il me confère une force incroyable. Je dois tout à sa compagnie et à ses encouragements. Collaborer avec Adam a encore renforcé la dynamique que j’entretiens avec lui.

Au centre de cet album,se trouve une quête vitale de la vérité et de la proximité. Pourquoi maintenant?

L.C. – J’ai mis longtemps avant de me livrer aussi fort dans mes chansons. Mais là, oui, nous y sommes. Avant, je préférais parler des autres à travers mes textes. Puis, d’année en année, je me suis de plus en plus centré sur moi-même. Maintenant, toutes mes chansons tendent vers cette quête du vrai. Cet album a un goût de réconciliation et de résolu.

Avec quoi vous êtes-vous réconcilié?

L.C. – Avec tous mes conflits internes, qu’ils soient sentimentaux, liés à la solitude, ou autres. Un de mes précédents albums, “The Future” (1992), était très alarmiste. Il expliquait comment la géopolitique affectait en réalité l’individu. Mais depuis celui-là, mes disques sont plus simples. Ils apportent des réponses directes aux questions de la vie ordinaire.

L’ascétisme, que vous pratiquez chaque jour, vous apporte-t-il quelque chose sur le plan strictement musical?

L.C. – Oui. Le fait de vivre dans la simplicité et le silence m’a permis de continuer à écrire des chansons faciles d’accès, justement. Ce qui, je crois, est une vertu. Mon esprit a toujours voulu être capable de simplifier les choses au maximum pour clarifier mon environnement. C’est de là que viennent la plupart des mélodies limpides. Autre chose fondamentale: pour continuer à progresser et conserver l’envie d’écrire, il faut garder un certain rythme de croisière.

C’est-à-dire?

L.C. – Travailler le plus régulièrement possible. Tout en restant productif. Mettre du temps à écrire n’a jamais été la garantie d’une bonne chanson. En général, c’est même l’inverse. Enfin, j’évite aussi la vanité. Je prends les compliments que l’on me fait comme des mots gentils, mais rien de plus. Je n’ai plus l’âge d’avoir un ego.

Même quand l’auteur de louanges envers vous s’appelle Bob Dylan?

L.C. – Même quand ça vient de Dylan. C’est très généreux et gentil de sa part… Quant à moi, je dirais qu’il a parfaitement mérité son récent prix Nobel de littérature. Grâce à lui, la chanson est enfin reconnue comme un art majeur. Il m’impressionne beaucoup.

Avez-vous été impressionné récemment par un disque d’un artiste plus jeune?

L.C. – J’aime le rap, c’est un mode d’expression plein d’énergie. Sinon, je ne connais pas trop les chanteurs actuels. Mes enfants m’en font écouter quelquefois… Sinon, j’aime les chansons de Rufus Wainwright, qui est un ami de la famille. En fait, je n’écoute presque jamais de musique.

Rêviez-vous de cette vie quand vous aviez vingt ans?

L.C. – En fait, je suis toujours en train de rêver ma vie. Je suis content d’avoir un emploi à plein temps. Travailler les mots, c’est mon job, mon devoir, ma passion. Aujourd’hui, je suis bien plus intéressé par les actes que par les conséquences. Je cueille davantage l’instant. Question d’urgence, sans doute… même si, je le répète, je vais bien.

On peut donc parler du futur, alors?

L.C. – On doit, même! Je prévois une version orchestrale de You Want It Darker très bientôt, et même un prochain nouveau disque. Par contre, les tournées et les voyages me fatiguent beaucoup. C’est pour ça que vous m’avez fait le plaisir de venir me voir ici, tout près de chez moi. Et que j’ai été assez paresseux pour ne pas quitter Los Angeles. Souvent, je me dis que je ne mérite pas autant d’égards.

Découvrez notre hommage à Leonard Cohen. Nous vous préparons également un dossier spécial à paraître dans le Moustique du 16 novembre.

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