Sting: « À soixante-quatre ans, je reste un élève. Et j’ai encore soif d’apprendre. »

Le bassiste le plus zen de la planète assure la réouverture du Bataclan le 12 novembre. Il revient à ses amours rock sur un album qui rend hommage aux icônes disparues tout en célébrant la vie.

Sting

L’été dernier, nous avons dû nous pincer à plusieurs reprises lorsque Classic 21 a lancé sur les ondes I Can’t Stop Thinking About You, nouveau single aux sonorités très rock de Sting. C’est que ces dernières années, l’”Englishman In New York” nous a proposé une comédie musicale sur les navires de son enfance (on bâille), un disque concept inspiré d’un roman d’Italo Calvino (on rebâille), sans oublier un enregistrement avec orchestre symphonique, caprice inévitable des rock stars dans leur phase “moi aussi je peux le faire”. Et voilà qu’avec I Can’t Stop Thinking About You, Sting balance un riff de basse qui donne envie de pogoter, un refrain up-tempo et une rythmique digne de ses premiers tubes avec Police dont on célébrera en 2017 le quarantième anniversaire. Et ça fait du bien.

Tirant son titre du carrefour qu’il traversait chaque jour pour se rendre au studio dans le quartier de Hell’s Kitchen à New York, son album “57th & 9th” qui paraît cette semaine respire l’urgence des débuts et la spontanéité. Enregistré avec ses musiciens de tournée et quelques desperados du groupe de rock tex-mex The Last Bandoleros, ce onzième disque solo renoue avec l’écriture pop/rock que Sting avait abandonnée après “Sacred Love” en 2003. Toujours bien inspiré par le monde qui l’entoure, le bassiste évoque la disparition de Bowie et de Prince (50.000), la crise des migrants (Inshallah) et fait preuve d’un peu d’optimisme quant à l’avenir de notre planète avec le joli One Fine Day. Il baisse aussi la garde avec le mélancolique Heading South On The Great North Road. Enfin, on précisera que le “You” de I Can’t Stop Thinking About You n’est pas une femme mais bien l’inspiration qu’il recherche comme une obsession.

C’est à Londres que Moustique a rencontré Sting en exclusivité pour la presse belge. Le rendez-vous très matinal est fixé dans un hôtel au style victorien situé juste en face du siège de la vénérable BBC à Londres. À soixante-quatre ans, Gordon Matthew Thomas Sumner cultive une élégance rare. Sobre dans le look (jeans et pull noir de chez Paul Smith), courtois dans le propos et toujours sincère quand il s’agit de regarder en arrière. La reformation de Police en 2007? “Un exercice réussi de nostalgie sans qu’il y ait jamais eu de ma part la volonté d’aller plus loin.”  Les disques moins accessibles de ces dernières années? “Ce fut la période la plus gratifiante de ma vie. Mais c’est vrai qu’après ma comédie musicale The Last Ship (arrêtée avant terme à Broadway en 2013, faute de spectateurs), je me suis senti comme quelqu’un qui venait de perdre son job.”  De la bouche d’une icône de la culture populaire qui a vendu 100 millions d’albums, une telle franchise peut être élevée en exemple.

Qu’est-ce qui vous pousse à revenir à vos amours rock and roll à l’âge de 64 ans?

STING – D’une certaine manière, je n’ai jamais cessé de  faire du rock. Quand ce n’était pas sur mes disques, j’en jouais encore en live ou chez moi, à la maison. Mais il est vrai que ces quinze dernières années, je me suis investi dans des disques que je qualifierais d’“ésotériques”. J’ai enregistré avec un orchestre, j’ai interprété des chansons du XVIe siècle avec un luth, j’ai fait une comédie musicale. Bref, j’essaie de me surprendre et de surprendre à chaque fois. Une de mes plus grandes satisfactions en tant qu’artiste solo est de n’avoir jamais publié l’album que les gens espéraient de moi. Et “57th & 9th” ne déroge pas à cette  démarche. Personne y compris moi-même ne s’attendait à ce que je sorte encore un disque rock à mon âge.

La chanson I Can’t Stop Thinking About You évoque votre angoisse face à la page blanche. Est-ce une obsession chez vous?

STING – Je pense que c’est une obsession pour tous les auteurs-compositeurs. Quand je commence à écrire, je suis dans un état de fébrilité et d’excitation. Je suis à l’affût d’une idée, d’une histoire, d’un personnage, d’un mot en espérant ne pas attendre longtemps. Quand j’évoque le froid et le gel dans I Can’t Stop Thinking About You, c’est du 100% autobiographique. Je possède à New York un appartement avec une magnifique terrasse. En hiver, je m’installe dehors avec mon cahier et mon stylo. Les températures sont toujours en dessous de zéro et je m’engage à ne pas rentrer dans l’appart tant que la chanson n’est pas finie. C’est une manière de forcer l’inspiration. Je fais ça régulièrement et croyez-moi, je sais ce que signifie l’expression “mourir de froid”.

Êtes-vous obligé de vous mettre une telle pression pour écrire un album?

STING – Il n’y a rien qui m’y oblige. À mon âge et avec mon statut, j’ai le luxe de pouvoir faire ce que je veux quand je le veux. La seule pression, c’est moi qui peux me la mettre. Avec “57th & 9th”, j’ai voulu m’imposer un délai afin de garder une certaine urgence dans le propos. J’ai annoncé à mon manager et à mon label que l’album allait sortir en novembre. À partir de là, je savais exactement quand les chansons devaient être terminées. Ça m’a permis de ne pas m’égarer.

La chanson 50.000 évoque la mort de rock stars. À qui pensiez-vous lorsque vous l’avez écrite ?

STING – Je l’ai écrite le lendemain de l’annonce du décès de Prince. Mais avant, il y avait eu aussi Lemmy de Mötörhead, David Bowie, Glenn Fry des Eagles ou encore le comédien et réalisateur Alan Rickman qui était un ami. À chaque fois, j’ai ressenti le même choc. Ce sont des       icônes. On pense qu’elles sont inusables, mais l’actualité de ce début d’année 2016 nous a rappelé qu’elles sont des êtres humains comme les autres. Dans ce morceau, j’exprime mon point de vue: celui d’une vieille rock star qui voit ses “collègues” s’en aller et qui regarde en arrière. Quand vous êtes jeune, que vous découvrez la gloire et que vous jouez devant 50.000 personnes dans un stade, vous avez tendance à considérer la vie comme éternelle. Mais plus l’âge avance, plus vous vous faites à l’idée de la mort. C’est ce qu’on appelle la sagesse. Et moi, lorsque j’ai accepté l’idée de la mort, ma vie est devenue plus palpitante et encore plus créative.

Faites-vous de la musique aujourd’hui pour les mêmes raisons qui vous ont poussé à jouer comme bassiste de jazz dans les clubs de Newcastle dès l’âge de vingt ans alors que vous étiez prof ?

STING – Oui, et il n’y a même qu’une seule raison: le plaisir. La première fois que j’y ai pris goût, j’étais gamin. Je ne marchais même pas. Ma mère était pianiste, elle jouait du tango. Je l’écoutais couché sur la moquette et je trouvais ça super beau. À l’âge de dix ans, j’ai reçu une vieille guitare espagnole d’un ami de mon père et elle est devenue ma meilleure amie. Quand j’ai commencé a travailler comme prof (un poste qu’il a occupé de 1971 à 1974 au Northern Counties College Od Education – NDLR), je me détendais le soir en allant jouer du jazz. Aujourd’hui, c’est toujours le même plaisir. Je prends une guitare, une basse ou je me mets au piano… Et au bout, avec un peu de chance, j’ai une chanson. Je n’ai jamais joué ou enregistré un disque sans qu’il y ait cette notion de fun. Ça me rend heureux. Et je suis payé pour ça, même parfois des sommes insensées.

À l’âge de vingt-cinq ans, vous avez quitté Newcastle pour Londres. Ça reste la décision la plus importante que vous ayez prise dans votre vie ?

STING – Quand je suis “monté” à Londres, mon rêve était de vivre de ma musique et de ne plus jamais être enfermé dans un bureau ou dans une classe. J’étais marié, j’avais un enfant et pas d’argent. Londres me semblait être la terre promise pour être musicien professionnel. Et le rêve s’est réalisé. Nous avons formé Police, on a eu de la chance d’être au bon moment au bon endroit et nous avons eu du succès, beaucoup de succès.

Vous menez depuis quarante ans une vie particulièrement bourgeoise. Arrivez-vous parfois à vous en extraire pour vous remettre en question ?

STING – Je vis dans de belles maisons, je mange dans les meilleurs restaurants, je descends dans de merveilleux hôtels et j’aime ça. Mais je ne me sens pas pour autant un bourgeois comme Flaubert le définissait. Pour créer, j’ai effectivement besoin de m’extraire de mon confort et de mes habitudes. Ce disque, je l’ai écrit dans le froid sur une terrasse et enregistré rapidement dans un petit studio de Hell’s Kitchen.

En tant qu’”Englishman In New York”, quel est votre avis sur le Brexit ?

STING – J’ai voté pour que nous restions en Europe. Je reste persuadé que le “oui” en faveur du Brexit a été guidé par des médias et certains politiciens qui n’ont pas dit  la vérité. La grosse erreur est d’avoir organisé un référendum. La question est trop complexe pour qu’on y réponde par oui ou non. Il y a eu clairement un vote émotionnel. C’était plus une réaction à la mauvaise humeur ambiante qu’à l’attachement à l’Europe. Je n’aime pas les référendums.

Est-ce que vous pouvez encore écouter de la musique “juste pour le plaisir”?

STING – C’est hélas de plus en plus difficile. Même quand j’entends une daube dans l’ascenseur, j’analyse la structure de la chanson. Pour me détendre, je préfère le silence. La musique est partout aujourd’hui, elle est devenue polluante, surtout quand elle est mauvaise.

Est-ce que vous entendez votre influence lorsque vous écoutez la radio ?

STING  – Oui, ça m’arrive de temps à autre et je trouve ça très plaisant. Il y a ce Belgo-Australien Gotye qui a fait quelques titres assez similaires à ce que j’ai pu chanter dans le passé. Bruno Mars aussi. Il m’a demandé de chanter avec lui aux Grammy. Mais c’est très bien. Il n’y a pas de création à partir du néant. Tout est lié dans la musique pop. On apprend tous les uns des autres, on vole, on partage. Personne ne peut avoir le copyright sur l’originalité.

Quelle est votre reprise préférée de l’une de vos chansons ?

STING – La chanteuse américaine Eva Cassidy a fait une très belle reprise de Fields Of Gold et je ne l’ai découverte qu’après sa mort en 1996. J’ai été aussi complètement bluffé quand Johnny Cash a enregistré I Hung My Head qui figurait sur mon album “Mercury Falling”. C’était une chanson pop et il l’a transformée en histoire country. Bruce Springsteen l’a chantée aussi. J’en suis très fier.

Est-ce qu’il vous reste encore un rêve artistique à réaliser ?

STING – Je reste curieux. Je ne sais pas de quoi mon prochain album sera fait et je m’en réjouis. À soixante-quatre ans, je reste un élève. Et j’ai encore soif d’apprendre.

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