Toujours l'eau, le livre révoltant sur les inondations de l'été 2021 et ses sinistrés

Malgré ses 100 photos prises six mois après les inondations, Toujours l’eau n’est pas un beau livre, mais un livre bon qui émeut, révolte et console.

inondations
“Le plus dur, c’est de montrer aux gens que ça va.” Christine © Françoise Deprez

On peut relire les inondations qui ont frappé la Belgique à partir du 13 juillet 2021 en égrenant leur bilan: 39 morts, 209 communes touchées, 100.000 sinistrés, 3 milliards de dégâts. Ou en condamnant la surdité aux avertissements, les mauvaises décisions et le manque d’aide fédérale. Ou encore en s’arrêtant sur des images inimagi­nables pour la Belgique et en s’inquiétant de l’avenir. Il existe sans doute aussi bien des façons de les écrire. Toujours l’eau a choisi la plus frontale et la plus indispen­sable. En hiver, quand les nuits s’allongent, Françoise Deprez et Caroline Lamarche sont allées recueillir les témoignages des jours sombres de l’été passé. La photographe en a tiré quelques vues larges, mais surtout une centaine de portraits de victimes ordinaires dans leurs intérieurs défigurés, pourtant parfois souriantes, dignes toujours. Lamarche est sans doute la meilleure de nos écrivains et la plus sous-estimée malgré une œuvre entre Les Éditions de Minuit et Gallimard. Son dernier livre, La fin des abeilles, raconte de manière si touchante les dernières années de sa mère qu’il nous fait entrer dans la famille. Ici, elle s’est contentée de reprendre la parole des modèles en citations courtes, sans apprêt, mais ­soigneusement choisies pour dire une humanité ­inattendue, révélée par le malheur soudain et la folle solidarité, par de justes colères et des espoirs sans fond.

De l’extrême difficulté, ces gens, fatigués d’être réduits à des sinistrés, sortent grandis. Ils saluent la générosité des anonymes venus de loin (“Quand on les voyait débarquer en masse, ça donnait le frisson”) ou de “gamins de merde” vus désormais en héros. Ils pensent aux précarisés qui ont basculé dans la misère et aux migrants dont ils comprennent l’humiliation. Ils se morfondent avec les pompiers anéantis de n’avoir pu aider tout le monde. Ils pensent aux animaux domestiques, parfois leurs ­derniers compagnons, qu’ils auraient voulu sauver. Certains regrettent déjà cette solidarité qui les a fait dépasser la peur des autres (“C’est surtout aider que j’aime”). Chacune de ces histoires pourrait donner un livre, celui de Lamarche et Deprez les évoque toutes. II faut le lire, si on veut même par voyeurisme, parce qu’il exprime de cent façons le prix d’être vivant, au pire et au plus haut. “On n’a pas connu la guerre mais on a connu ça.

Sur le même sujet
Plus d'actualité