Le mystère de la femme sans tête, le livre passionnant de Myriam Leroy : «Je me suis interdit de juger mes personnages»

En enquêtant à Bruxelles sur une oubliée de l’histoire - Marina Chafroff, décapitée durant l’Occupation -, elle construit Le mystère de la femme sans tête, son roman le plus intime et le plus personnel.

Myriam Leroy
Myriam Leroy traque la silhouette de Marina Chafroff, héroïne perdue dans l’histoire. © Romain Garcin

Au commencement, il y a un nom gravé sur une tombe: Marina ­Chafroff. Morte en 1942. Perdue dans le cimetière d’Ixelles, la sépulture précise que Marina ­Chafroff est morte “décapitée”. Lorsque le regard de Myriam Leroy tombe sur ce nom associé à ce mot horrible, elle a l’envie d’en savoir plus. Au fil de son enquête, elle découvre le destin d’une exilée russe à Bruxelles, folle amoureuse de son mari, mère de deux enfants, exécutée pour avoir poignardé un officier allemand. Une femme dont la mémoire a été effacée. Le portrait qu’elle construit, en laissant son imagination compléter les rares documents existants, établit peu à peu des liens intimes entre l’autrice et son héroïne. En parlant d’une femme morte il y a 80 ans, Myriam Leroy parle d’elle et de toutes les ­femmes qui ont connu l’humiliation. Ce qui fait du Mystère de la femme sans tête, troisième roman après Ariane et Les yeux rouges, son livre le plus personnel.

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On a le sentiment que vous vous livrez plus dans ce roman que dans les deux autres...
Myriam Leroy -
Ce livre me commandait une sincérité absolue. Même s’il y a un recours à la fiction, il y a un contrat plus engageant avec le réel. Et ce réel est aussi le mien. J’ai mis beaucoup de temps à accoucher de ce bouquin. J’ai écrit une enquête en “je”, j’ai essayé d’écrire une lettre à Marina, une lettre à ses enfants, une lettre à mon éditrice… Finalement, ce qui m’a semblé le plus juste pour trouver ma place dans cette histoire, c’est ce monologue intérieur, comme si je me regardais dans un miroir en me sermonnant. Le “tu” de ce que je raconte en “tu”, c’est moi.

Comment définir la personnalité de Marina?
Mon intuition, c’est que c’était, au départ, une femme ordinaire, mais pas dans le sens péjoratif du terme. Une femme de son époque, mise de côté quand il s’agissait de parler de politique. Elle était comme dans une casserole avec un couvercle sur la tête. Et la vapeur est tellement montée que le cou­vercle a sauté. Elle s’est alors donné toutes les libertés. On a retenu qu’elle avait tué un nazi, mais la seule chose sûre, c’est qu’elle s’est rendue aux autorités pour sauver soixante otages, ce qui en fait de toute façon un personnage hors du commun.

Comment expliquer le silence de l’histoire à son propos?
Elle était une “anomalie”. Dans la communauté des Russes blancs de Belgique, certains n’étaient pas fondamentalement désalignés avec certaines idées de l’Allemagne. Les actes de rébellion antinazis étaient mal vus. Même le parti communiste belge de l’époque s’est désolidarisé de cet attentat en prétendant que ce n’était pas un acte politique mais une pulsion isolée, qu’on a même qualifiée de “crime passionnel”! Les communistes trouvaient qu’il ne fallait pas se rebeller tout de suite de manière violente contre l’ennemi. Marina a sans doute eu raison trop tôt.

On l’a oubliée parce que c’était une femme…
Bien sûr. Pas uniquement parce que les hommes ont mis un voile sur ce qu’elle aurait fait, mais aussi parce que les femmes ne pratiquaient pas la mémoire autoglorifiante. Les actes commis par des femmes sont souvent considérés comme subal­ternes. Leurs prouesses sont minorées, désavouées, moquées. Je pense ne pas me tromper en disant que Marina a été humiliée. Tout le monde lui a refusé la dimension politique de son acte.

Qu’avez-vous découvert sur l’Occupation à Bruxelles?
J’ai passé deux ans dans la presse collaborationniste. Il y avait une haine inouïe dans le courrier des lecteurs du Pays réel (journal dirigé par le mouvement rexiste - NDLR). Ce qui est dit au sujet des juifs rappelle cette haine facilitée par les réseaux sociaux. Des tas de choses sont toujours vivaces aujourd’hui. Comme les “fake news” qu’on appelait alors “fausses nouvelles”. Il y a une odeur dans l’air qui rapproche les deux époques. Je trouve ça effrayant.

Dans Le mystère de la femme sans tête, vous vouliez trouver la Marina en vous. Qu’est-ce que cela signifie?
Quand je suis tombée sur ce mot - “décapitée”-, je me suis dit qu’elle avait commis une transgression assez violente. Ça a embrasé quelque chose en moi. Je me suis dit qu’elle s’était autorisée à sortir de la passivité. Avant de savoir ce qu’elle avait commis, je me suis dit que cette femme devait être une “badass”. Et ça m’a excitée.

Le moment particulier de cette rencontre - le confinement - a-t-il joué un rôle?
On était tous englués dans le début d’un deuxième confinement. Comme tout le monde, j’avais l’impression désagréable d’être le jouet des autorités, avec une obligation à la passivité. Je ne me ­sentais pas très agissante. Éteinte. D’autant que, parallèlement, j’attendais un procès pour harcèlement qui me contraignait au silence. En tombant sur cette sépulture, je me suis enflammée à ­nouveau. C’était bienfaisant, alors que l’histoire est tragique. Mais paradoxalement, je me suis glissée dans l’histoire comme dans un refuge. Pendant deux ans, elle m’a servi d’habitacle.

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Qu’est-ce que l’écriture de ce livre vous a appris?
Ce que Marina m’a appris, c’est peut-être la douceur. Avant, je me disais qu’il fallait écrire pour mettre à sac l’ordre établi. Je reste dans une démarche féministe, mais ce qu’il y a de différent cette fois, autant dans l’écriture que dans ma vie personnelle, c’est que grâce à ce livre je me suis souvent répété la phrase de Jean Renoir: “Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons”. Je me suis interdit de juger mes personnages. Ça donne quelque chose de plus intéressant que si j’avais été dans l’ironie. J’ai trouvé du plaisir dans la nuance.

**** Le mystère de la femme sans tête. Seuil, 288 p

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