Charles Dantzig : "Proust m’aurait détesté"

Charles Dantzig publie Proust océan, plongeon dans À la recherche du temps perdu qui nous a inspiré ce checking.

charles dantzig
© JF Paga

Le monde est-il divisé en deux? D’un côté, ceux qui ont lu À la recherche du temps perdu et de l’autre, ceux qui ne l’ont pas lu?
Ce serait injuste de dire ça, mais disons qu’il existe une communauté de gens qui ont lu La recherche. Cela crée une complicité extraordinaire dans la vie. Il suffit de dire quelques mots, de ­prononcer le nom d’un personnage et c’est comme si on connaissait les mêmes amis et qu’on parlait d’eux.

La recherche serait donc un signe de reconnaissance?
Ça peut. C’est un peu comme quand, à une certaine époque, on portait un bandana dans la poche arrière du jeans pour signifier quelque chose…

Qu’est-ce qu’on rate quand on n’a pas lu Proust?
On rate un immense plaisir de lecture, et on manque un grand livre sur l’amour. Ses considérations sur l’amour sont extraordinaires.

Auriez-vous aimé le connaître?
Non. Enfin, si je veux être précis, je dirais: ça dépend des âges. Au même âge que lui, je pense que j’aurais été exaspéré de voir un autre génie dans la pièce… (Rire.) On n’est pas content de se retrouver avec une personne dont on pense – illusoirement – qu’on peut être en concurrence avec elle… Proust aimait briller dans la conversation, et c’est un vice que j’ai aussi. En fait, on se serait haïs (rire). Il m’aurait détesté!

Mais de quoi auriez-vous parlé?
On aurait parlé de ce qu’il appelait les louchonneries, c’est-à-dire de choses louches. Proust était rieur, moqueur, il disait des vacheries – j’aurais beaucoup ri avec lui.  Mais on aurait parlé aussi, c’est évident, de littérature et de nos grandes passions littéraires.

Dans la galerie des personnages de La recherche, qui auriez-vous aimé être?
Robert de Saint-Loup. Il est séduisant, maladroit, courageux, extrêmement attentionné et il n’est jamais dans la posture alors qu’il s’appelle Saint-Loup et qu’il est le neveu des Guermantes.

Proust est-il difficile à lire?
Proust est très facile. Mais Proust est devenu une marque, comme Chanel, ça crée des idées reçues, ça le rend intimidant. La seule chose qui peut faire peur, c’est la longueur de ses phrases – et encore, pas toutes.

Que pensez-vous de la chanson de Dave, Du côté de chez Swann?
C’est caractéristique d’un pays comme la France…  La littérature a tellement innervé la France qu’un chanteur populaire peut chanter une chanson qui s’appelle Du côté de chez Swann et les gens savent à peu près de quoi il parle. Et je trouve ça très sympathique.

Proust aurait-il été à la Gay Pride?
(Silence.) Il aurait voulu y aller mais il se serait levé trop tard. Mais il serait arrivé à temps pour l’after…

Proust aurait-il soutenu le mouvement #MeToo?
(Silence.) C’est difficile à dire, je ne peux répondre pour lui… Il y a un côté de Proust qui me fait dire qu’il aurait été contre… Proust était un écrivain de droite et conservateur, mais c’était un écrivain minoritaire et assez moqueur et sarcastique. Le côté fouteur de merde de #MeToo lui aurait sans doute plu parce que La recherche peut aussi être vu comme le plus grand roman contre les réputations et #MeToo s’attache aux réputations de la masculinité.

Proust aurait-il aimé vos livres?
Je ne sais pas. Il m’aurait peut-être trouvé trop imprudent. Proust est prudent dans sa vie privée  et audacieux dans ses livres. Moi, j’espère être imprudent dans les deux.

Proust Océan, Grasset, 336 p. 

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