Virginie Despentes : "Je suis assez d’accord avec les gens qui ne m’aiment pas"

Icône d’un féminisme qui traverse l’époque la tête haute, l’autrice met le feu à la rentrée avec Cher connard. Un livre qui scanne toutes les questions produites par le mouvement #MeToo.

Virginie Despentes sort Cher Connard
© Jean-Francois Paga
Virginie Despentes sera l’invitée de Sous Couverture ce dimanche 11 septembre à 23h10 

Personnage de la rentrée, elle est une voix dont la tonalité, forte, se fait entendre dans le paysage de la littérature. Alors qu’elle songe à écrire un nouvel essai autobiographique (“ça commence à travailler”), autrice de King Kong théorie, manifeste féministe auquel se réfère la nouvelle génération, Virginie Despentes s’est bâti une aura politique. De livre en livre (de Baise-moi, le premier en 1994, à Cher ­connard, le dernier), elle s’est imposée comme un modèle, accompagnant les sursauts de l’histoire récente des femmes et des minorités. Après le triomphe de la trilogie Vernon Subutex dont elle dit être sortie “crevée” (1,3 millions d’exemplaires vendus), Despentes, à l’instar de Houellebecq quand il sort un nouveau texte, monopolise toute l’attention avec Cher connard.  Roman épistolaire, le livre (en tête des ventes) met en scène le face-à-face entre Oscar, écrivain alcoolique et Rebecca, actrice toxicomane au tournant de la ­cinquantaine qu’il insulte sur Instagram. Rebecca répond à ce hater par un ­message commençant par “Cher connard”, réponse qui entame un long échange au départ très nerveux et agressif, mais plus détendu par la suite. Lorsque Oscar est accusé de harcèlement par son ex-attachée de presse, son monde vacille. Rebecca, contre toute attente, n’enfonce pas sa tête sous l’eau et tente de comprendre ce qui lui traverse l’esprit.

En mars 2020, après le geste de l’actrice Adèle Haenel qui quitte la cérémonie des César suite au prix décerné à Roman Polanski, vous publiez dans Libération un texte titré Désormais on se lève et on se barre. Or, Cher connard est un roman construit sur le désir d’apaisement…
Virginie Despentes – Le texte dans Libé était spontané. Il a été écrit le lendemain de la cérémonie, on avait l’impression d’avoir pris une porte dans la gueule. Juste après, on a eu les deux années de Covid, c’est à ce moment-là que j’ai commencé l’écriture de Cher connard. Les deux années de Covid nous ont tellement mis dans un truc de tristesse que ça m’a poussée vers un autre état d’esprit. J’avais l’impression que le Covid donnait le coup d’envoi d’une décennie un peu dure, et je n’avais pas envie de faire un livre d’attaque ou de guerre.

Laisser la parole à un homme accusé de harcèlement sexuel, c’était un désir d’entrer en dialogue avec lui?
Pendant le Covid, j’ai passé beaucoup de temps sur Internet à lire des points de vue hyper-variés. J’ai lu les réactions de certains mecs…  Elles m’agacent, mais je les comprends aussi par moments. Et puis, il y a cette idée que, sur Internet, n’importe qui peut être accusé pour quelque chose qu’il ou elle a fait. C’est ce qui arrive à Oscar dans le livre… C’est la première fois que je vois des filles, qui ont l’âge d’être mes filles, qui disent un truc important: on ne va plus supporter de se ­sentir mal au seul motif qu’on est des femmes. Mais il va bien falloir qu’à un moment les uns et les autres apprennent à s’entendre et à s’écouter.

Dénoncer – sans preuves – des comportements suspects sur Internet, ça peut être dangereux et contre-productif pour le mouvement féministe?
Je suis d’accord pour dire qu’Internet a instauré un climat d’hostilité super-dur, mais les féministes ne sont pas les premières à participer à ça. De ce climat d’hostilité, pour le moment, je ne vois pas ­sortir grand-chose de constructif. Les féministes n’ont pas le monopole de ce comportement, on a beaucoup moins de surfaces d’expression que d’autres. En vrai, on porte des coups qui ne font pas de mal à grand monde. Mais dans le livre, oui, je montre ça: les réseaux sociaux sont des endroits où vous prenez des trempes dans tous les sens.

La masculinité toxique, le harcèlement, le cyberharcèlement, le consentement…  Le livre balaie une série de thématiques #MeToo. Le projet, c’est de laisser une trace dans la littérature de ce moment important de notre époque?
Laisser une trace dans la littérature, ce n’est pas mon souci… Quand je lis des romans, j’aime qu’on me dise ce qui se passe, qu’on me propose des points de vue, qu’on me pose de nouvelles questions et qu’on me propose de nouvelles façons d’y répondre. C’est ce que j’essaie de faire sur des thématiques qui m’intéressent. Avec le mouvement queer (mouvement de critique du système hétérosexuel et patriarcal né du combat pour la libération des droits des gays et des lesbiennes  - NDLR), il s’est passé quelque chose de génial ces vingt dernières années. On sent que des forces voudraient nous faire revenir en arrière, mais là, il y a une révolution qui marche… Être lesbienne aujourd’hui ou en 1999, quand Amélie Mauresmo fait son coming out, entre les deux, le monde a changé.

cher connard de virginie despentes dans une librairie

© BelgaImage

Les jeunes garçons se comportent-ils mieux avec les filles aujourd’hui?
Pas tous, mais il y a des nouveaux profils de masculinité, oui. Je vois des jeunes garçons qui se ­déclarent non binaires parce qu’ils s’aperçoivent qu’il y a quelque chose qui ne leur correspond pas dans la masculinité. Je vois des gamins venir en défense de thèmes féministes – ce qui était impensable il y a quelques années. Des petits qu’on n’attendait pas, des lascars pour qui les filles peuvent être des copines.

La chanteuse Beyoncé a scruté les C.V. de ses collaborateurs afin de voir quels étaient leurs éventuels antécédents en matière de sexisme ou de plaintes. C’est une bonne idée ou c’est abuser?
Quand quelqu’un a fait une connerie, on a pris l’habitude de l’écarter, je ne sais pas si c’est la bonne solution. On a le droit de prendre le temps de régler ses problèmes. On peut avoir fait une connerie et en revenir…  Moi, je n’ai pas fait de conneries type sexe, mais par exemple, je suis quelqu’un de très colérique.  Je sais que j’ai engueulé des gens d’une façon inappropriée. Quand vous avez un problème de colère, c’est vachement long de se réformer, c’est un parcours. Je crois que je le fais, mais c’est long. Après, je comprends Beyoncé, aux États-Unis, si on apprend qu’elle a embauché certaines personnes…

Dans le roman, l’échange entre Rebecca et Oscar évolue vers les questions d’addiction. Ils évoquent la drogue et l’alcool qui, aujourd’hui, s’ajoutent à d’autres addictions: les écrans, le porno, les jeux…
Oui, toutes ces choses qu’on voudrait ne pas faire mais qu’on ne peut pas s’arrêter de faire. On n’a pas toujours la maîtrise de nos consommations, on voudrait acheter des choses qui posent moins de problèmes pour l’environnement et pour la dignité humaine, mais on est souvent dans un décrochage entre ce qu’on fait et ce qu’on voudrait faire. Moi, par exemple, j’ai pris la décision de ne pas regarder mon téléphone les trois premières heures de la journée – ce qui est déjà mal perçu socialement parce qu’on attend de vous que vous soyez connecté dès huit heures du matin. On croit qu’il faut faire un effort, alors que franchement, c’est meilleur pour moi. Ce qui s’est passé à Kiev ou en Afghanistan, vous n’êtes pas obligé de prendre ça dans la gueule à huit heures du matin.

Ces réflexions sur l’alcool et la drogue, c’est une façon d’aborder votre propre expérience des substances…
Les addictions ont été hyper-importantes dans ma vie et j’avais envie d’aborder le thème frontalement. Boire ou fumer, ça ne m’ aidait pas du tout à écrire, et tout le temps où ça m’a bien accompagnée, je ne me suis pas posé de ­questions. En plus, je ne suis pas quelqu’un qui avait un problème moral avec le fait de consommer plein de choses, mais à un moment donné, j’ai vu que ça se retournait contre moi, et ce n’est pas parce que je comprenais que ça se retournait contre moi que ça réussissait à me faire changer de comportement. Mais arrêter de boire, ça change quand même votre sociabilité.

Comment portez-vous l’idée d’être considérée comme une voix de référence dans le paysage actuel?
C’est une validation. Je ne m’en rends pas trop compte – ce qui n’est pas plus mal, même si je vois bien le nombre de gens qui m’abordent dans la rue et me parlent. Je pense que ça me plaît, mais c’est un peu flippant aussi, c’est une ­responsabilité qui n’était pas prévue. J’ai vite trouvé que c’était une chance de prendre la parole par l’écrit et j’essaie de faire mon boulot correctement.

Que répondez-vous à ceux qui disent que vous êtes le symbole du wokisme?
Que c’est vrai. Le wokisme n’a rien de péjoratif ou d’insultant.  Oui, je suis, et avec joie, le produit de l’antiracisme, de la lutte contre l’antisémitisme, de l’antimisogynie, et de l’antipatriarcat. Du coup, je suis assez d’accord avec les gens qui ne m’aiment pas. Je préfère rester un problème pour toute une série de gens…

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