Voici pourquoi Franquin a cédé les droits de Gaston

Selon son ami Christian Mauron, le dessinateur aurait cédé les droits de Gaston Lagaffe après l’aventure des Tifous, une bande-dessinée et des dessins animés qui ont lessivé Franquin financièrement et moralement.

Voici pourquoi Franquin a cédé les droits de Gaston
André Franquin. (@Fotopersbureau De Boer – Creative Commons CC0 1.0)

Scandale en mars à Angoulême : Dupuis a annoncé de nouveaux albums de Gaston Lagaffe seraient publiés. Ils seraient écrits et dessinés par Delaf, célèbre pour sa BD " Les Nombrils ", dans un style imitant fidèlement celui de Franquin.

Une nouvelle qui a scandalisé beaucoup de bédéphiles, qui ne pouvaient imaginer le roi de la gaffe sous un autre crayon que celui de son créateur. D’ailleurs, la fille de ce dernier non plus. Isabelle Franquin, détentrice des droits moraux de son père, a introduit une procédure d’arbitrage ainsi qu’une demande de suspension de la publication des nouvelles planches de Gaston en attendant une décision de l’arbitre, qu’elle a obtenue.

Mais aujourd’hui, un média suisse nous révèle une autre facette du " Gastongate " : la raison pour laquelle André Franquin avait à l’époque cédé les droits de Gaston Lagaffe. Dans les années 80, le dessinateur avait retrouvé l’amour du dessin, grâce " aux Tifous ", un projet initié par son ami Christian Mauron. Mais cette aventure le laissera lessivé moralement et à sec financièrement, forçant l’auteur belge à vendre les droits de Gaston…

Revitalisé

Comme l’explique l’enquête du magazine suisse L’Illustré, au milieu des années 80, Franquin, 65 ans,  n’est plus que l’ombre de lui-même : panne créative, surmenage, dépression… Sa productivité est au plus bas.

Mais en 1986, son ami Christian Mauron, producteur à la télévision suisse, lui présente un projet : les Tifous, l’histoire d’un petit peuple poilu aux maisons rigolotes, qui peuvent faire penser, dans l’esprit aux Schtroumpfs. "Je m’en souviens comme si c’était hier. André n’était plus le dessinateur joyeux, créatif et productif que j’avais connu une douzaine d’années auparavant. Lorsque je lui ai parlé des Tifous, il m’a répondu ‘Oh là, c’est beaucoup trop gros pour moi. Je vais y réfléchir, mais cherche déjà quelqu’un d’autre. Moi, je ne pourrais assurer que le quart du boulot, et encore’", raconte le Suisse dans L’Illustré.

Mais peu après, Franquin, intéressé, lui téléphone pour lui demander tous les détails de cet univers qu’il lui a présenté. "Tout s’est passé comme si ce document avait provoqué un déclic. Quelque temps après, j’ai retrouvé un Franquin requinqué, métamorphosé même, qui m’envoyait les premiers dessins", poursuit Mauron, qui en recevra plus de 3.000 jusqu’en 1989.

"Avant Les Tifous, je voyais toute la journée André assis dans un fauteuil, les bras ballants. Maintenant, je ne le vois plus. Il dessine pratiquement jour et nuit. À tout prendre, je préfère ça", avait déclaré Liliane, l’épouse de Franquin, à Christian Mauron, selon ce dernier.

Désastre financier

Franquin est tellement enthousiasmé par ce nouveau concept qu’il accepte une adaptation en dessin animé de la BD, ce qu’il a toujours refusé auparavant, et même des contrats avec d’immenses distributeurs internationaux comme la Fox ou Warner Bros.

Mais avant cela, il fallait financer les premiers épisodes et pour cela, Christian Mauron fait appel à Jean Dorsaz, homme d’affaires et financier, qui participe à ce projet s’engage pour 6 millions de francs.

C’est ensuite que les problèmes arrivèrent. En 1991, l’empire financier de Dorsaz s’écroule. "Ajoutez-y des manœuvres contraires au bon sens et même parfois au droit de la Banque cantonale du Valais, dont Dorsaz est à la fois le débiteur et l’allié, et vous aurez les raisons de cette mort prématurée, insensée et scandaleuse", explique aujourd’hui l’ami suisse de Franquin.

Conséquence: les Tifous sont inutilisables, les droits appartiennent à la banque. Liliane Franquin ne récupérera les droits que 7 ans plus tard. "Sans André, décédé un an auparavant, non seulement la production était arrêtée, mais leur exploitation devenait impossible. Le mal était fait. À jamais. La banque a laissé "Les Tifous" à l’état de ruine".

Pas d’autre choix

Mais alors, quel est le rapport avec Gaston ?

Après cette aventure pénible des Tifous, Franquin est au bout du rouleau. Non seulement il n’a quasi rien gagné après des années de travail, mais il s’est retrouvé impliqué dans une affaire judiciaire de plus de 10 ans, où on le soupçonnera même d’avoir des comptes secrets en Suisse… et sera menacé d’un important redressement fiscal.

Bien que tout cela est faux, le dessinateur, inquiet et en mauvaise santé, a préféré vendre les droits d’exploitation de Gaston à Jean-François Moyersoen, qui possédait déjà ceux du Marsupilami. Droits désormais récupérés par Dupuis en 2013.

Et Christian Mauron se dit certain : sans l’aventure des Tifous et sa triste fin, Franquin n’aurait jamais cédé les droits de Gaston. "Cette affaire l’a tué. Au sens propre du terme", ajoute-t-il, montrant un dessin inédit de la légende du 9e art au magazine suisse, aussi triste que morbide : Gaston pendu au bout d’une corde. Il dit posséder un second du même genre qu’il ne compte jamais montrer à personne: un dessin de Franquin lui-même gisant au pied de son bureau…

On comprend donc mieux pourquoi Franquin, qui a souvent manifesté ne pas vouloir qu’on continue ses œuvres après son décès, a pourtant bien cédé les droits de Gaston. Un paradoxe central de l’opposition entre la famille Franquin et les éditions Dupuis.

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